Le lendemain, la voiture repartit par un temps pluvieux, un ciel sillonné de nuages rapides, que le vent de mer balayait à grands souffles. De larges trouées laissaient de temps à autre filtrer les rayons du soleil. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons cet air imprégné de salures marines.
Un peu avant midi, le landau, tournant brusquement un coude, revint en ligne droite vers l'ouest. Après avoir franchi, non sans quelques bons coups de collier, une étroite passe des Iveragh, il n'eut plus qu'à rouler, en se maîtrisant du sabot, jusqu'à l'estuaire de la Valentia. Il n'était pas cinq heures de l'après-midi, lorsqu'il vint s'arrêter au terme du voyage, devant un hôtel de Cahersiveen.
«Qu'est-ce que Leurs Seigneuries ont bien pu voir de toute cette belle nature?» se demandait P'tit-Bonhomme.
Il ignorait que nombre de gens,—et des plus honorables,—ne voyagent que pour dire qu'ils ont voyagé.
La bourgade de Cahersiveen est accroupie sur la rive gauche de la Valentia, laquelle s'évase, en cet endroit, de manière à former un port de relâche, auquel on a donné le nom de Valentia-harbour. Au delà, gît l'île de ce nom, l'un des points de l'Irlande le plus avancé vers l'ouest, au cap de Brag-Head. Quant à cette petite bourgade de Cahersiveen, aucun Irlandais ne pourra jamais oublier qu'elle est la ville natale du grand O'Connell.
Le lendemain, Leurs Seigneuries, s'entêtant à remplir jusqu'au bout leur programme d'excursionnistes, durent consacrer quelques heures à visiter l'île de Valentia. L'envie de tirer des mouettes ayant pris le comte Ashton, il en résulta que P'tit-Bonhomme reçut, à son extrême joie, l'ordre de l'accompagner.
Un ferry-boat fait le service entre Cahersiveen et l'île, située à un mille en avant de l'estuaire. Lord Piborne, lady Piborne et leur suite s'embarquèrent après déjeuner, et le ferry-boat vint les déposer au petit port au fond duquel les bateaux de pêche vont s'abriter contre les violentes houles du large.
Très sauvage, très rude de contours, très âpre d'aspect, cette île n'est pas exempte de richesses minérales, car elle possède des ardoisières renommées. Il s'y trouve un village où se voient certaines maisons dont les murs et le toit sont faits chacun d'une seule ardoise. Les touristes peuvent séjourner dans ce village, s'ils en ont la fantaisie. Une excellente auberge leur assure la nourriture et le coucher. Mais pourquoi séjourneraient-ils? Lorsqu'ils ont visité, ainsi que le firent Leurs Seigneuries, le vieux fort en ruines qui fut construit par Cromwell, lorsqu'ils sont montés au phare qui éclaire les navires venus de la haute mer, quand ils ont admiré ces deux cônes qui émergent à quinze milles de là, ces Skelligs, dont les feux signalent ces redoutables parages, pourquoi s'attarderaient-ils à Valentia? Ce n'est, en somme, qu'une de ces îles comme on en compte par centaines sur la côte ouest de l'Irlande.
Oui, sans doute, mais Valentia jouit d'une triple célébrité personnelle.
Elle a servi de point de départ au travail de triangulation en vue de mesurer cet arc de cercle, qui se décrit à travers l'Europe jusqu'aux monts Ourals.