—Pourquoi, Bob?
—Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir avec!
—Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec profit.»
C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée pouvait recouvrir en cas de pluie.
C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors, adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage! Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk portait au cou.
Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,—au contraire, et Birk était récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux enfants!
Birk, un journal entre les dents. ([Page 318.])
P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeant le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?...