Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. ([Page 323.])

Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bien qu'à la fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt.

Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune garçon,—l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver...

L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages du Royaume-Uni, ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que possible,—l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown—deux bons petits bourgeois, qui se promènent après toute une semaine de travail!

Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.

«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?...

—Un grand pays, Bob.

—Plus grand que le nôtre?...