—Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux brillaient de reconnaissance.
Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et, en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si variées d'aspect,—une vraie traversée sur un vrai paquebot...
Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à Dublin le littoral du Leinster.
Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort coup d'épaule par derrière.
Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dut perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.
Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles. Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la charrette avait été contrainte!
Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III, pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.
En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela pour deux raisons.
La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, grâce au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication avec Dublin.
La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles—ainsi appelait-on ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!