—A quoi bon les mettre en cage, alors?...»
Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.
Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!
Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur vol.
Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans la poche du malin garçonnet!
Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!
C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.
Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mlle de Bovet, qui fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent au XIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite, parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.
Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se passe à fouiller les varechs de la plage.
Les trois premiers jours furent très fructueux—au point de vue commercial,—dans cette bourgade. La marchandise de la charrette s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le Vulcan s'y trouvait, mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,—Grip dont on n'avait plus de nouvelles depuis deux grands mois?