Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire, rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours approvisionné.
Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le grand-livre,—le grand-livre de P'tit-Bonhomme!—où les opérations devaient être balancées, afin que l'état de la caisse—la caisse de P'tit-Bonhomme!—fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la ragged-school, n'aurait pas fait mieux.
Et maintenant, que trouvait-on au bazar de Little Boy?... Un peu de tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux Petites Poches sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles, se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles, raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,—de cinq ans jusqu'à douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout—des bateaux de quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien gardé de défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et lui répétait:
«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le seras jamais!»
En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être.
Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de Little Boy and Co fit dans l'estime et aussi dans la confiance du public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait commencé,—non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une fortune rapidement faite.
«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à la fin de chaque entretien.
—Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement, prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager mes jambes!»
Il importe d'observer,—afin d'expliquer cette réussite un peu extraordinaire,—que la renommée des Petites Poches s'était répandue à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un associé,—and Co—à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle, mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint des articles sensationnels en première page de la Gazette de Dublin, du Freeman's Journal, et autres feuilles de la capitale. Les reporters ne tardèrent pas à s'en mêler, et Little Boy and Co—oui! Bob lui-même!—furent interwievés avec autant de minutie que l'excellent M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la célébrité de P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que l'on parlât beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa tentative qui ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du jour, et,—ce qui était d'une tout autre importance,—on rendit visite à son bazar.
Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille, ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants, la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place, des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que de ses mains.