Martin Mac Carthy, dans toute la force de l'âge,—il avait cinquante-deux ans—était l'un des meilleurs fermiers du domaine. Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d'un paysan irlandais.

Sa femme s'appelait Martine, de même qu'il s'appelait Martin. Cette vaillante créature possédait toutes les qualités d'une ménagère. Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n'en avait eu que vingt. L'hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles, la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le ronflement de son rouet devant l'âtre, quand les exigences du ménage ne réclamaient pas ses soins.

La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des champs, jouissait d'une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs irlandais, qui s'acclimate aussi aisément au milieu des prairies du Far-West américain que sur les territoires de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu'ils ne seront jamais contraints d'émigrer au delà des mers. Fasse le ciel que leur île ne les rejette pas loin d'elle comme nombre de ses enfants!

En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin, une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois la ferme. Grand'mère,—on ne la désignait pas différemment—n'avait d'autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille, désireuse, autant qu'il était en elle, de n'être que le moins possible à la charge de ses enfants.

L'aîné des garçons, Murdock—vingt-sept ans,—plus instruit que son père, s'intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours passionné l'Irlande, et l'on craignait sans cesse qu'il ne vînt à se jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent qu'aux revendications du home rule, c'est-à-dire à la conquête de l'autonomie, sans se douter que le home rule vise les réformes plutôt politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont l'Irlande a surtout besoin, puisqu'elle est encore livrée aux dures exactions du régime féodal.

Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s'était récemment marié avec la fille d'un fermier du voisinage. Cette excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy, possédait la beauté régulière, fière et calme, l'attitude noble et distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d'habitude, se laissait aller parfois à sourire, lorsqu'il la regardait, car il éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le pays et proclamer que nulle conciliation n'était possible entre les landlords et les tenanciers.

Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne s'étonnera pas s'ils considéraient les protestants comme des ennemis[2].

Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l'éloquence naturelle aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les passions qui l'agitaient, lorsqu'elle l'entendait frapper du pied en murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine, elle s'appliquait à le calmer.

«Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience... et de la résignation...

—De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien n'aboutit! De la résignation, lorsqu'on voit des créatures courageuses comme Grand'mère rester misérables après une longue existence de travail! A force d'être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais... jamais!» répétait-il en relevant fièrement la tête.