Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu’il en eût, n’avait rien dit de l’ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans doute, en ballonistes intransigeants qu’ils étaient, Uncle Prudent et Phil Evans ne voulaient pas qu’il fût question d’aéronef ou de tout autre appareil volant. Tant que le ballon le Go a head ne tiendrait pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable véhicule atmosphérique, c’était l’aérostat et qu à lui seul appartenait l’avenir.

D’ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible — si juste à leur sens —, celui-là n’existait plus. Aucun de ceux qui l’accompagnaient n’avait pu lui survivre. Le secret de l’Albatros était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.

Quant à admettre que l’ingénieur Robur eût une retraite, une île de relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n’était qu’une hypothèse. En tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s’il ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet.

On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins. Le Go a head était le type le plus parfait de ce qui avait été inventé jusqu’à cette époque dans l’art aérostatique, — ce que sont un Inflexible ou un Formidable dans l’art naval.

Le Go a head possédait toutes les qualités que doit avoir un aérostat. Son volume lui permettait de s’élever aux dernières hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; — son imperméabilité, de pouvoir se maintenir indéfiniment dans l’atmosphère; — sa solidité, de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la pluie et du vent; — sa capacité, de disposer d’une force ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui avait été obtenu jusqu’alors. Le Go a head avait une forme allongée qui faciliterait son déplacement suivant l’horizontale. Sa nacelle, plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines Krebs et Renard, emportait tout l’outillage nécessaire aux aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes, etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à l’avant, d’une hélice, et, à l’arrière, d’une hélice et d’un gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du Go a head devait être très inférieur au rendement des appareils de l’Albatros.

Le Go a head avait été transporté, après son gonflement, dans la clairière de Fairmont-Park, à la place même où s’était reposé l’aéronef pendant quelques heures.

Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d’éclairage ne possède qu’une force de sept cents grammes environ par mètre cube, — ce qui ne donne qu’une insuffisante rupture d’équilibre avec l’air ambiant. Mais l’hydrogène possède une force d’ascension qui peut être estimée à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d’après les procédés et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait l’énorme ballon. Donc, puisque la capacité du Go a head mesurait quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz était quarante mille multipliés par onze cents, soit de quarante-quatre mille kilogrammes.

Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures, l’énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à s’élever au milieu des airs.

Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus forte, ce qui aurait rendu l’épreuve plus concluante. En effet, on n’a jamais mis en doute qu’un ballon pût être dirigé dans un air calme; mais, au milieu d’une atmosphère en mouvement, c’est autre chose, et c’est dans ces conditions que les expériences doivent être tentées.

Enfin, il n’y avait pas de vent ni apparence qu’il dût se lever. Ce jour-là, par extraordinaire, l’Amérique du Nord ne se disposait point à envoyer à l’Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son inépuisable réserve, et jamais jour n’eût été mieux choisi pour le succès d’une expérience aéronautique.