Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes, vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l’armée, magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la vaste clairière? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips! hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de boîtes d’artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur la plate-forme, au-dessous de l’aérostat pavoisé aux couleurs américaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des curieux n’était peut-être pas venu pour voir le Go a head, mais pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde enviait au Nouveau?

Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C’est que Frycollin trouvait que la campagne de l’Albatros suffisait à sa célébrité. Il avait décliné l’honneur d’accompagner son maître. Il n’eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assemblée, pas un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles, Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que l’air » !

Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers préparatifs.

Le Go a head n’attendait plus qu’un signal pour partir. Un second coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq.

Le Go a head, maintenu par ses cordes de filet, s’éleva d’une quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent et Phil Evans, debout à l’avant, mirent alors la main gauche sur leur poitrine, — ce qui signifiait qu’ils étaient de cœur avec toute l’assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, — ce qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’à ce jour allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.

Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent mille autres se dressèrent vers le ciel.

Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente.

« Lâchez tout! » cria Uncle Prudent, qui lança la formule sacramentelle.

Et le Go a head s’éleva « majestueusement », —adverbe consacré par l’usage dans les descriptions aérostatiques.