— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl.

— À quel taux vont tomber les actions de la North Polar Practical Association? » s’écria le président Barbicane.

L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet au prix du vieux papier.

Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.

Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces qualifications ne sauraient être redites pas même en latin ­ pas même en zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.

Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre Paulus ­ il vivait encore à cette époque ­ mit à la mode. Cette machine courut les cafés-concerts du monde entier.

Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :

Pour modifier notre patraque,
Dont l’ancien axe se détraque,
Ils ont fait un canon qu’on braque,
Afin de mettra tout en vrac!
C’est bien pour vous flanquer le trac!
Ordre est donné pour qu’on les traque,
Ces trois imbéciles!… Mais… crac!
Le coup est parti… Rien ne craque!
Vive notre vieille patraque!

Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les rayons solaires?

On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane et de son collègue aux États-Unis.