— Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite soeur? dit Joël.
— Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du bien de marcher un peu.
— Un peu… beaucoup, et toujours en montant!
— Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés, annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive canadienne.
Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre de tout le continent européen.
Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et de plus haut.
Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était réellement.
À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche, pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs embruns les fields environnants.
Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien.
Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.