— Ah! cher ami! m'écriai-je, vous la guérirez. Où est Fabian, où est sa fiancée?
— Regardez», me dit Corsican, et il étendit le bras vers la rive du Niagara.
Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis Fabian qui ne nous avait pas encore aperçus. Il était debout sur un roc, et devant lui, à quelques pas, se trouvait Ellen, assise, immobile. Fabian ne la perdait pas des yeux. Cet endroit de la rive gauche est connu sous le nom de «Table Rock». C'est une sorte de promontoire rocheux, jeté sur la rivière qui mugit à deux cents pieds au-dessous. Autrefois il présentait un surplomb plus considérable; mais les chutes successives d'énormes morceaux de rocs l'ont réduit maintenant à une surface de quelques mètres.
Ellen regardait et semblait plongée dans une muette extase. De cet endroit, l'aspect des chutes est «most sublime», disent les guides, et ils ont raison. C'est une vue d'ensemble des deux cataractes: à droite, la chute canadienne, dont la crête, couronnée de vapeurs, ferme l'horizon de ce côté, comme un horizon de mer; en face, la chute américaine, et, au-dessus, l'élégant massif de Niagara Falls à demi perdu dans les arbres; à gauche, toute la perspective de la rivière qui fuit entre ses hautes rives; au-dessous, le torrent luttant contre les glaçons culbutés.
Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le docteur et moi, nous nous étions approchés de Table Rock. Ellen conservait l'immobilité d'une statue. Quelle impression cette scène laissait- elle à son esprit? Sa raison renaissait-elle peu à peu sous l'influence de ce spectacle grandiose? Soudain, je vis Fabian faire un pas vers elle. Ellen s'était levée brusquement; elle s'avançait près de l'abîme; ses bras se tendaient vers le gouffre; mais, s'arrêtant tout à coup, elle passa rapidement la main sur son front, comme si elle eût voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un mort, mais ferme, s'était d'un bond placé entre Ellen et le vide. Elle avait secoué sa blonde chevelure. Son corps charmant avait tressailli. Voyait-elle Fabian? Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et cherchant à ressaisir l'existence autour d'elle!
Le capitaine Corsican et moi, nous n'osions faire un pas, et pourtant, si près de ce gouffre, nous redoutions quelque malheur. Mais le docteur Pitferge nous retint:
«Laissez, dit-il, laissez faire Fabian.»
J'entendis des sanglots qui gonflaient la poitrine de la jeune femme. Des paroles inarticulées sortaient de ses lèvres. Elle semblait vouloir parler et ne pas le pouvoir. Enfin, ces mots s'échappèrent:
«Dieu! mon Dieu! Dieu tout-puissant! Où suis-je? où suis-je?»
Elle eut alors conscience que quelqu'un était près d'elle, et, se retournant à demi, elle nous apparut, transfigurée. Un regard nouveau vivait dans ses yeux. Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les bras ouverts. «Fabian! Fabian!» s'écria-t- elle enfin. Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il poussa un cri déchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le docteur intervint: