—Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer? demandai-je malgré le haussement d'épaule du Canadien.

—Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger n'est pas à craindre. Son coup d'œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux.

—Ah! fit le Canadien, cette bête-là se donne aussi le luxe d'être bonne à manger?

—Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare.

—Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'épargner,—dans l'intérêt de la science?

—Peut-être, répliqua le Canadien; mais, dans l'intérêt de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

—Faites donc, maître Land,» répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.

«Vous ne venez pas, capitaine? demandai-je.

—Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse.»