Belle ambition, que celle qui se propose de rivaliser avec une carte postale, de se faire sortir d’une cabine et jeter dans un wagon, ou réciproquement ; de se voir ballotté d’un moyen de locomotion à un autre, sans arrêt d’un instant, sans perte d’une minute. De tomber, en un mot, plus bas qu’une simple malle expédiée en grande vitesse.
Car enfin, quelle différence pourrez-vous faire, désormais, entre les voyageurs de cette sorte et leurs bagages ? Je n’en vois pas. Les uns et les autres voyagent pour voyager ; sans autre but que celui d’arriver au plus vite. Ils sont pesés et enregistrés de New-York à New-York, par la voie la plus rapide.
Pendant que de ces navigateurs si pressés le paquebot fend les vagues, où est leur pensée ? où va leur regard, qui fouille l’horizon ? Ils n’admirent ni les lueurs roses de l’aurore ni le flamboiement du soleil à son déclin. La mer, toujours changeante et toujours la même, ne leur offre pas d’attraits. C’est en vain qu’ici, les bandes de marsouins accompagnent de leurs bonds joyeux la course du navire ; que, plus loin, les poissons volants tracent en l’air leur courbe d’un instant ; que, là-bas les albatros énormes glissent dans l’atmosphère, comme une barque aux voiles blanches. Est-ce qu’ils ont le temps de voir, de regarder, de se passionner pour la teinte fauve des flots, pour les échancrures bizarres des côtes, rongées par l’Océan !
Leur idée invariable est fixée sur ce seul point : « Arriverai-je avant tel ou telle ? » Et pendant toute la traversée, de compter les tours de l’hélice, de se demander si l’on file assez de nœuds pour distancer tout concurrent.
Les voici en chemin de fer. La malle des Indes leur montre inutilement tous les pays de l’Europe, avec leurs peuples industrieux, aux civilisations diverses. Ils ne les honorent pas d’un regard. En avant ! en avant !
L’Asie ne les étreindra pas davantage. Ils côtoient, indifférents, la Turquie immobile ; l’Égypte et ses merveilles cent fois séculaires ; l’Arabie, au centre encore mystérieux, avec ses villes sacrées, visitées par des millions de fanatiques pèlerins.
L’Inde apparaît à son tour, l’Inde poétique où Rama lutta pour la belle Sita, où la trinité brahmanique vainquit Bouddha, pour s’amoindrir, elle aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu’elle disparaisse au plus tôt ! S’il y a quelque part une veuve sur le point d’être brûlée, tant pis pour elle ! Si jeune et si touchante qu’elle soit, nous n’aurons pas le loisir de nous arrêter.
Déjà les puissantes machines, qui dévorent la terre et l’Océan, ont porté nos affamés de vitesse jusqu’en Chine. Il faut débarquer, changer de bateau.
Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indigènes, une embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot, de nouveau ; et, en avant ! Qu’importent les nations et les mœurs ; qu’importent les hommes qui vivent là par centaines de millions, sur des fleuves immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des villes d’une architecture si originale, entre la pagode élevée, la stoupa étincelante de Çakya-Mouni et le Temple sévère de Confucius ! En avant, toujours.
Le Japon se montre et s’efface bientôt, groupe d’îles dont Pierre Loti a raconté le charme étrange. Ils ne le verront pas. Ils n’ont pas le temps. Ils s’enfoncent dans le grand désert du Pacifique. Le navire qui souffle et gémit, emporte vers le port des États-Unis ces voyageurs à outrance, qui ne demandent qu’une chose : aller vite, plus vite, plus vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande !