Le lendemain, on me dit que tout était fini et qu’il n’y avait plus d’Exposition. Je voulus, du moins, revoir l’emplacement qui m’avait montré tant de merveilles. Quel changement !

En pénétrant dans l’enceinte du Champ-de-Mars, je faillis être écrasé par un énorme camion, sur lequel s’en allait une immense femme en marbre blanc. Je n’ai que le temps de me garer en sautant dans une plate-bande, où les arbres, si beaux la veille, n’étaient plus représentés que par des trous béants. Au Palais des Beaux-Arts, une scène de la vie champêtre, que j’avais longuement contemplée la veille, descendait, soutenue par une corde et faillit me crever un œil, du coin de son cadre. Le papier avait cessé de s’enrouler à la galerie des machines. Les fontaines lumineuses semblaient endormies pour toujours. Dans le palais central, on ne voyait plus que des étagères vides. Au ministère de la guerre, un énorme canon se balançait en l’air, enlevé du sol par une grue mécanique. Le théâtre annamite se taisait, solitaire et nu, et des éclats de bambou marquaient la place où campaient les tribus sauvages de toutes les parties de la terre.

Je quittai cette scène de désolation et m’enfuis. Il me semblait qu’on venait de m’arracher quelque chose et que la dispersion de tous ces chefs-d’œuvre m’enlevait des morceaux de mon cœur. Je retournai à mon hôtel et pris le rapide pour Marseille. Là, je m’embarquai sur le premier navire en partance pour Suez. Très agité, j’avais passé une mauvaise nuit en chemin de fer. Sur le bateau, je pus dormir enfin. Mais le sommeil lui-même ne me consola pas d’avoir vu détruire une œuvre si incomparable. Toute la nuit, je fus secoué par des songes fantastiques ; et, comme la brise avait un peu fraîchi vers le matin, je m’éveillai, au moment où je rêvais que le vent criait comme un acteur annamite, et que notre paquebot dansait la danse du ventre.

Le 8e jour de la 10e lune.

LE TOUR DU MONDE EN SOIXANTE-DOUZE JOURS

Lorsque je lus, il y a quelques années, le fameux roman scientifique de Jules Verne, je me demandai si ce voyage autour du monde en quatre-vingts jours était possible, ou si la seule imagination de l’auteur avait combiné une série de conditions irréalisables.

Les représentations du drame données à la Gaîté d’abord, puis au Châtelet, me convainquirent presque. On y voyait, en effet, les voyageurs, au lieu de courir au pas gymnastique, comme dans d’autres féeries, prendre encore le temps de s’occuper des affaires d’autrui et de sauver, à leur grand plaisir et profit, de charmantes veuves, condamnées à être brûlées vives, par de cruels et ridicules rajahs.

Le voyage fantastique de l’auteur est aujourd’hui réalisé, et la réalité, ici, comme souvent ailleurs, se montre supérieure à la fiction. Les quatre-vingts jours, d’après les dernières nouvelles, vont être réduits à soixante-douze ; c’est, du moins, ce que disent, en de pompeuses annonces, les gazettes américaines. Déjà un certain nombre de voyageurs et de voyageuses, portant chacun les couleurs d’un grand et riche journal, sont engagés à fond de train dans une grande course autour du monde. Les uns galopent vers l’est, les autres suivent, dans sa marche, le mouvement apparent du soleil. Bientôt, les uns et les autres rentreront aux États-Unis, avec un bagage de notes forcément nul, et une fatigue nécessairement considérable. Une récompense honnête attend le vainqueur de ce nouveau Grand-Prix. Les paris, aussi, sont engagés, bien entendu. Le premier courrier de New-York nous apportera la cote de ces steeple-chases inouïs. Quelle attraction pour le public des sportsmen !

Xerxès, las de toutes les joies que lui procurait la toute-puissance, demandait en vain qu’on lui inventât un nouveau plaisir. Le pauvre roi des rois n’a pas vécu assez longtemps pour savourer les impressions charmantes d’un tour de piste de 40,000 kilomètres.

Mais, si le public des curieux se promet toutes sortes d’attentes fiévreuses, toutes les émotions satisfaites ou déçues du joueur passionné, je ne vois pas ce qui pourra intéresser — moralement — les infortunés jockeys au long cours, qui cherchent à se devancer sur la ceinture du globe terrestre. La victoire même ne fournira à leur amour-propre qu’une bien maigre satisfaction. Car, actuellement, une carte postale fait son tour du monde en soixante-douze jours environ. Il suffit, qu’on l’enlève d’une boîte, pour la remettre aussitôt dans une autre, entre deux trains ou dans l’intervalle de l’arrivée et du départ de deux paquebots.