J’eus bientôt assez de ce remue-ménage. Je quittai la place et me mis en quête d’un restaurant. J’arrivai de bonne heure, me trouvai à peu près seul et me mis à manger tranquillement.

Cependant il faisait sombre, et les lampes électriques s’allumèrent. Ce sont deux morceaux de charbon, auxquels aboutissent deux fils de cuivre : on presse un petit ressort et il jaillit, entre les charbons, une lumière éclatante comme celle du soleil. C’est beau !

Tout à coup, le public commença à affluer dans le restaurant. Ce fut comme un fleuve humain, s’engouffrant dans la salle et prenant les tables d’assaut. Je demandai au garçon pourquoi tout ce monde dînait à l’Exposition. Il me répondit que ces braves gens ne voulaient pas aller manger dehors, pour éviter de payer deux tickets, le soir, en revenant voir les fontaines lumineuses. L’addition, que le même garçon me présenta bientôt, m’empêcha d’apprécier ce raisonnement. Je vis, en effet, qu’on payait le même repas trois fois plus cher, à l’Exposition qu’en ville : Je me demandai comment tant de gens se résignaient à payer dix francs de plus leur dîner, à seule fin d’économiser deux tickets, à 30 centimes pièce. Évidemment, ce n’étaient pas des Parisiens. On doit calculer mieux que ça, dans une si grande ville.

Je remarquai aussi, que dans tous les endroits où il fallait payer une entrée spéciale, la foule se pressait plus qu’ailleurs. On dirait l’attrait du fruit défendu. Les Anglais disent que le temps, c’est de l’argent. Si l’on pouvait évaluer en numéraire tout le temps passé par les gens à attendre, cela ferait une jolie somme. Du reste, il paraît que cette attente, détestée du public, est aimée des entrepreneurs. La queue des visiteurs leur sert de baromètre : plus il est allongé, plus la journée est bonne.

Cependant, la nuit était venue depuis longtemps. Peu à peu, les tables se vidaient. Je suivis la foule, du côté du Champ-de-Mars où, derrière la tour Eiffel, on voit les fontaines lumineuses.

J’attendis longtemps, assis sur ma chaise. Le froid commençait à me gagner et je me levais pour partir, lorsqu’un : Ah ! poussé par la foule, me fit retourner la tête.

Devant moi, jaillissait d’un bassin rempli d’eau, une haute gerbe d’argent liquide, entouré de jets de topaze, qui s’inclinaient, pour s’éparpiller en milliers de gouttelettes resplendissantes. Je me rassis et bientôt je m’absorbai tout entier dans le spectacle qui s’offrait à mes regards.

Tout à coup, brusquement, sans intervalle, l’argent fondu est remplacé par une colonne d’opale, qui monte, s’amincit, retombe sur des arceaux d’or. Puis, voici un torrent d’améthyste, bombardé par des flots de rubis. Toutes les couleurs imaginables des métaux les plus brillants et des gemmes les plus radieuses se mêlent tout à tour, s’enlacent, se fondent, vont, reviennent, s’élèvent en rayons de feu, retombent en pluies de pierres précieuses. Doucement bercé par ces variations exquises des teintes, je ne pense plus à la fraîcheur du soir et je reste là, perdu dans une admiration sans fin.

Quelques jours auparavant, j’avais été voir un magicien, appelé Robert-Houdin, qui change, à volonté, l’eau en vin et le vin en eau. Je pensai d’abord que c’était par un artifice de même nature que je voyais couler ces fleuves, si richement nuancés. Mais un de mes voisins me dit d’un air bienveillant, que tout cela n’était que la réclame d’une grande maison de pharmacie, qui déversait devant nous ses bocaux de verre pleins d’eau diversement colorée. Un autre, bientôt, prétend que c’est une manufacture de produits chimiques, qui veut faire admirer l’éclat des sels qu’elle prépare. Je m’aperçois qu’on se moque de moi et je cesse d’interroger. Un camelot complaisant me vend, pour 50 centimes, une petite brochure, qui me débarrasse de mes perplexités. J’y vois que l’eau n’est pas colorée du tout et qu’il suffit de l’éclairer à travers des verres de couleur, pour obtenir à volonté, diamants, argent fondu, topazes, rubis, tout ce qu’on veut. Le plaisir que j’éprouvais n’est pas diminué par cette révélation et je reste là, jusqu’à ce que la fontaine éteigne sa cascade éblouissante et que tout retombe dans l’obscurité.

Je rentrai chez moi, pénétré d’étonnement et d’admiration.