Le Palais des Machines est quelque chose d’énorme. Quand j’y entrai, il y avait tant de foule en bas que je ne voyais que les courroies de transmission. Je montai au premier et m’assis sur une sorte d’estrade en fer qui, tout à coup, se mit à marcher en glissant lentement sur deux barres de fer, et me porta ainsi à l’autre bout de la galerie. En bas, les machines remuaient des bras gigantesques ; de grosses tiges de fer descendaient, puis remontaient d’un air menaçant ; d’immenses roues tournaient, en nous envoyant des courants d’air froid. Une papeterie nous montrait le papier, qui se faisait tout seul, en partant d’une pâte grisâtre, pour arriver à se transformer en large bande parfaitement blanche, de plusieurs milliers de mètres de longueur, enroulée autour d’un gros morceau de bois rond. Que sais-je encore ! Il est impossible de tout décrire. J’ajoute cependant, qu’on me fit voir, en bas, un atelier, où un Américain nommé Edison, prend la voix des gens et la colle sur un rouleau de cire qui tourne. Vous n’avez qu’à envoyer le rouleau à vos amis, qui le font tourner de nouveau : aussitôt la voix se met à reparler, autant de fois qu’on veut. Pourtant, les Européens reprochent à leurs femmes d’être bavardes. Que sera-ce donc, maintenant qu’on a fait cette invention incroyable !

Je sortis, tout étourdi, et pris le petit chemin de fer, des deux côtés duquel on peut voir la confusion des langues en affiches multicolores. Je passai devant un palais, où l’on a exposé tout ce qui peut se manger et boire : l’on peut y voir des machines qui coupent le blé, le battent, transforment le grain en farine et la farine en pain. On n’a qu’à mettre un champ de froment mûr à un bout de la galerie pour voir les petits gâteaux sortir de l’autre. A côté de moi, une bonne grosse maman disait à ses enfants que nous allions arriver aux Invalides.

— « Qu’est-ce que c’est que ça, les Invalides ? fit le petit garçon.

— Les Invalides, répondit sa petite sœur, qui paraissait avoir beaucoup d’esprit, les Invalides, c’est les nègres ! » Je n’ai pas compris.

Le petit chemin de fer s’arrêta en sonnant de la cloche, comme un de ces temples appelés églises, et je descendis.

Je me trouvai bientôt devant une espèce de fortification, qui donne accès sur un grand bâtiment blanc : c’est l’exposition du ministère de la guerre. On y voit, d’abord, tous les moyens de se tuer convenablement, de près ou de loin, employés depuis l’antiquité, jusqu’à nos jours : sabres, couteaux, lances qui tuent à bout portant ; revolvers qui tuent à dix pas ; fusils qui tuent à deux kilomètres ; petits canons Maxim, qui tuent à deux lieues ; et gros canons Canet qui tuent à cinq. Il y en a pour toutes les distances, avec des projectiles de tout calibre, depuis la balle de plomb, fine comme une olive, jusqu’au boulet d’acier, gros comme un tonneau. Les gros boulets partent un à un. Pour les petites balles, une pièce peut vous en envoyer 300 à la minute, autant qu’un régiment. On charge les pièces à la main, à la vapeur, à l’électricité ; on les décharge de même ; elles partent toutes seules, et les gens tombent foudroyés, sans savoir comment.

Je me suis laissé dire que, bientôt, avec toutes les nouvelles poudres noires ou blanches, fines ou grosses, à grains carrés ou ronds, qu’on invente maintenant, on pourra tirer encore bien plus loin. Ça m’a fait plaisir : avec le progrès, les projectiles finiront par aller tous jusqu’à la lune. Le palais de la déesse lunaire sera peut-être endommagé, mais les hommes s’en porteront bien mieux.

A côté de l’édifice où l’on apprend à casser les gens en morceaux, se trouve un établissement où l’on enseigne les diverses manières de les raccommoder. Il y a des wagons pour les blessés, des pansements, des appareils de fausses jambes, de faux bras, de faux nez, de fausses têtes pour rarranger les soldats abîmés. Peut-on se donner tant de peine, d’abord pour mettre les hommes en pièces et, ensuite, pour les rajuster ! Il vaudrait bien mieux les laisser entiers, comme ils sont naturellement.

J’ai été heureux de quitter cet endroit qui attriste, pour en aller voir un autre qui amuse. Le théâtre annamite m’a rendu un peu de gaîté. Les costumes sont splendides, tout comme chez nous, mais quelques acteurs ont les pieds nus ; cela ne va guère avec les robes brodées. Puis, le ténor n’avait pas de voix et criait comme un fou. On m’a raconté qu’il avait perdu la voix dans un naufrage : c’est bien possible. Mais, dans ce cas-là, il fallait avoir quelqu’un pour le doubler et montrer aux étrangers d’occident un meilleur échantillon de notre art dramatique.

Je suis retourné au Champ-de-Mars, et j’ai été voir la danse du ventre, dont on m’avait parlé en Égypte, où je n’ai pu m’arrêter. Ça se passe dans une petite salle. Pendant que les spectateurs boivent du café plein de marc, pareil à du sable délayé, une femme, sur une estrade, s’avance à petits pas, avec de brusques mouvements de hanches, qui font saillir son ventre. J’ai trouvé ça laid et peu intéressant. Un vieux monsieur, à cheveux blancs, assis à côté de moi, disait à une jeune fille blonde que cela manquait d’esthétique. Je n’ai pas très bien saisi, mais je pense qu’il devait avoir raison, d’autant plus que la jeune fille blonde rougit et ne répondit rien.