Quel que soit le rang du défunt, quels que soient les services qu’à l’extérieur il ait rendus à sa patrie ; s’il a le malheur de mourir en route, on le jettera à l’eau, sans autre considération.

Les mots « A l’eau ! » si je ne me trompe, constituent, en général, une grosse insulte : c’est pourtant cette formule expéditive qu’on applique à tant de braves gens, dont la vie méritait une meilleure fin. Une pareille coutume, pratiquée au XIXe siècle, est un véritable acte de barbarie ; je ne saurais lui appliquer d’autre qualification. Elle pouvait avoir ses raisons d’être, s’imposer comme une nécessité, comme une horreur inévitable, autrefois : à ces époques, déjà lointaines, où l’on voyageait sur de petits voiliers, semblables à des coquilles de noix, qui avaient à peine assez de place pour les vivants, encore moins pour les corps, devenus encombrants ; où les caprices de l’atmosphère pouvaient retarder indéfiniment le bateau, déjà si long à toucher terre. Où d’ailleurs, les précautions à prendre étaient insuffisamment connues, et difficilement applicables, dans un espace restreint.

Mais aujourd’hui, les mers sont sillonnées d’immenses steamers à grande vitesse, qui nous transportent, en quelques jours, d’un continent à l’autre. Ces navires sont munis de tout le confortable possible : mécanique, physique, chimie, toutes les sciences, toutes les forces et tous les produits de la nature et de l’intelligence ont été mis à contribution pour les doter de l’installation la plus hygiénique. Enfin, des médecins veillent à bord sur la santé de l’équipage et des passagers, et peuvent prendre telle mesure qui leur paraîtrait nécessaire, pour assurer la parfaite hygiène du bâtiment. Pourquoi, dans ces conditions toutes nouvelles, aurait-on peur de transporter les morts ? alors, surtout, qu’il est si facile d’assurer la conservation des cadavres et de les déposer au premier port de terre ferme.

Je sais qu’on va me parler du danger possible de propager ainsi les maladies épidémiques : mais ce péril n’existe pas, si l’on vérifie au départ que les bières sont bien closes et qu’on les entretienne soigneusement. Enfin, ces maladies ne sont pas aujourd’hui, aussi dangereuses que jadis ; on a trouvé certainement les moyens de les combattre : sans cela, depuis longtemps, on jetterait à la mer les malades, aussi bien que les morts. Ajouterai-je que les bateaux mêmes des messageries — il faut toujours voir, en chaque chose, la question économique — ne repousseraient nullement le transport des cercueils, pas plus que tout autre chargement ?

Et, il y a quelque chose de si navrant, à voir ces pauvres morts précipités dans les flots ; à se figurer que les parents, qui attendaient avec tant de craintes et d’espérances le retour des vivants, n’auront même pas la consolation de posséder les restes de leurs aimés qui, devenus les jouets des vagues, roulent, sans sépulture, dans l’immensité de l’Océan.

Ces morts errants, je sais bien qu’on espère revoir leurs âmes au ciel : mais cette pensée ne peut faire oublier que le corps, ballotté par les eaux, rongé par les poissons, flotte sans cesse, comme à la recherche d’un abri qui s’enfuit, d’un lieu de repos qui ne veut pas du cadavre.

Un philosophe chinois a écrit, il est vrai, cette phrase : « Pourquoi aime-t-on mieux être mangé par les vers que dévoré par les poissons ? » Sans doute, matériellement, le résultat est le même : mais quelle différence, au point de vue de nos sentiments, que ces raisonnements, tout scientifiques qu’ils soient, ne parviennent jamais à éteindre ; que l’on consulte tous les passagers, à bord du navire : la majorité, j’en suis sûr, préférera sentir un mort dans la cale, plutôt que de voir immerger, dans la mer, où l’attend la gueule ouverte des requins, un corps humain qui, la veille encore, était assis au milieu de ses compagnons de route. Toute l’énorme différence esthétique est ici, dans la brutalité de l’acte : on livre le corps aux bêtes, visiblement, au lieu de le donner à la terre qui le dévore invisiblement.

L’aspect, toujours douloureux, devient un véritable arrachement, contre lequel le cœur de tout homme ne peut que protester. Cela est si vrai : la forme a dans ces circonstances une valeur si capitale que je n’hésite pas à avancer ceci : dans l’état de civilisation auquel nous sommes arrivés, si un défunt n’a pas lui-même, par testament, déclaré sa volonté d’être brûlé, les descendants n’auront pas le courage d’envoyer à la crémation, le corps de celui qu’ils ont entouré de tant d’amour. Et si cela est vrai pour la crémation, combien plus nos sentiments seront-ils choqués par cet horrible abandon d’un être humain, sacré encore il y a quelques heures, et livré soudain à la bestiale avidité des fauves aquatiques. Le progrès a fait tant de changements déjà, pour faciliter les relations entre les peuples les plus divers : pourquoi ne pas supprimer ce cruel ensevelissement qui, bien souvent, devient un obstacle aux voyages : car personne n’est sûr du lendemain et nul, en partant, ne peut dire : « J’arriverai à bon port ! »

On m’a raconté — je ne sais si le fait est vrai — que Sarah Bernhardt voyage toujours avec un cercueil. C’est une prévoyance que j’admire, mais je doute que sa volonté serait respectée, en cas d’accident : on ne nous a pas encore dit qu’à chacun de ses voyages elle ait fait un arrangement avec le capitaine.

Je demande pardon au lecteur de lui avoir parlé de choses si douloureuses ; mais, en raison de l’insurrection de sentiments qu’elle soulève, cette question mérite d’être examinée. Et puis, ce qui est arrivé aux autres, pourrait bien nous arriver aussi, à nous-mêmes, ou aux nôtres : tous, nous sommes condamnés à mort ; tâchons du moins de n’être pas doublement tués par l’abandon après l’exécution.