Dans notre poésie, applications innombrables de l’ombre : elle est plus idéale, en effet, que les objets grossièrement matériels dont elle nous représente la forme : elle prête mieux, par suite, aux développements éthérés. Ce qui suit va peut-être stupéfier le lecteur européen ; il faut pourtant que je le lui dise, puisque cela est : nos poètes, au lieu de s’attacher à décrire le clair de lune, si uniforme, préfèrent dépeindre les ombres, projetées par l’astre dans une variété infinie. Préférence bizarre, peut-être, mais, à coup sûr, nullement banale.
C’est l’ombre encore, qui, dans l’imagination de nos lyriques, se fait la consolatrice du malheureux solitaire : « Je lève mon verre en l’honneur de la lune, dit une strophe célèbre ; elle, mon ombre et moi, nous faisons trois. » Et le buveur continue à se réjouir et à associer à son bonheur sa compagne inséparable.
La peinture même, lorsqu’elle se borne à reproduire les formes sans en imiter les couleurs, n’est autre chose qu’un appel incessant à l’ombre : avec son noir, aux nuances variées, elle reproduit les jeux multiples de l’ombre et ses dégradations innombrables. Un dessin est-il autre chose qu’une série d’ombres, savamment juxtaposées ?
Ainsi, l’homme ne peut faire un pas sans être obligé de penser à l’ombre, à cet autre lui-même qui l’accompagne partout et accompagne toutes choses : le soleil lui-même… dans les éclipses ; tout et tous. L’ombre est donc moitié nécessaire de notre existence. Elle vaut, à elle seule, presque autant que la réalité. Presque autant ? Peut-être davantage ! Lisez dans Chamisso, l’histoire véridique de l’homme qui a perdu son ombre. Vous soupirerez avec cet infortuné ; vous pleurerez sur le malheureux qui a tout perdu en perdant son ombre. Et vous comprendrez alors que nous ne soyons pas fâchés de nous voir attribuer — gratuitement — les ombres chinoises !
SI ?
Voilà quinze ans, qu’errant sur le pavé de l’Europe, j’entends partout me dire : Avec votre écriture idéographique et votre langue monosyllabique, composée de plus de 40.000 mots, vous ne pourrez jamais réaliser ces progrès modernes, dont nous voyons ici, tous les jours, le développement. Ne pourriez-vous pas la modifier par l’alphabet latin, afin de la rendre plus facilement lisible à tous vos compatriotes ?
Cette question m’a été posée, je ne sais combien de fois, et par tous : depuis les savants les plus illustres, jusqu’aux moindres personnes qui s’intéressent à notre nation.
J’ai beau expliquer que cette réforme n’est pas nécessaire, ni même utile, je ne parviens point à convaincre mes interrogateurs. Alors, je pense silencieusement que, pour insister ainsi, il faut bien qu’ils aient raison. Me voilà parti, pour me mettre à parcourir les grammaires européennes, avec le désir d’y trouver les améliorations à introduire dans notre système d’écriture et de langage.
La grammaire allemande me paraît trop compliquée, et l’anglaise trop simple ; la prononciation des deux langues, trop difficile. Reste la grammaire française, qui a, d’ailleurs, une trop bonne réputation, au double point de vue scientifique et diplomatique, pour ne pas fixer longuement mon attention. J’en fais une traduction, destinée à mes concitoyens. Beaucoup de gens, certainement, vont donc apprendre le français ; mais je doute qu’il y ait au monde un homme capable d’introduire un changement quelconque dans la langue chinoise ; les deux, en effet, ne présentent aucune espèce d’analogie.
Pour faire mon travail, je revois tous les mots que j’ai appris, autrefois, dans mon enfance. Arrivé à la conjonction, je m’arrête soudain, envahi par tout un monde d’idées, à l’aspect de ce petit mot, bien inoffensif en apparence : Si !