Je me perds en conjectures : toutes les suppositions possibles, bonnes ou mauvaises, se présentent immédiatement devant mes yeux ; avec une rapidité incroyable, elles déroulent les images les plus diverses, les destinées les plus contraires. Je ne sais pas qui a fabriqué ce mot immensément puissant, mais je suis sûr qu’il n’y eut jamais inventeur plus fertile en ressources, plus apte à examiner toutes les faces d’une question, à tourner et retourner un problème, que celui qui composa, avec deux pauvres lettres seulement, ce doux et terrible Si, cette incarnation de l’hypothèse.

Si est le criminel par excellence : législation, coutumes, morale, il ne respecte rien, pas même les lois éternelles de la nature, qu’il démolit et reconstruit à sa guise.

Et quelle influence universelle ! Si intervient à chaque seconde dans le gouvernement des États ; la diplomatie n’est fondée que sur cette base, bien faible en apparence, bien forte en réalité. Lui seul impose les conditions ! lui seul exige la réciprocité ! L’ultimatum n’obtient de satisfaction que lorsque Si… est réalisé. Et la paix ne peut être signée tant que le vaincu ne s’engage pas à respecter… Si. Est-il question — pour porter la discussion sur un terrain plus humble, mais non moins utile — de déterminer les relations commerciales des pays, de jeter les bases de leur action industrielle ; pas un grain de blé ne passera les frontières ; pas une molécule de fer ne sortira du minerai, sans la permission de… Si. De sorte qu’on aura beau étudier politique, histoire, économie, statistique, droit privé et public, civil et international : pour être qualifié de diplomate, tout cela n’est que peu de chose ; il faut, avant tout et par-dessus tout, avoir appris à manier, à prononcer, à placer au moment le plus favorable, ce grand factotum de la machine gouvernementale : Si.

Si crée les rapports les plus cordiaux ; il est, au fond, la conclusion de tous les grands actes. Que de guerres il a su éviter ; que de froissements, épargner ; et, pour ne pas montrer que ses bonnes œuvres, que de ruptures amenées, que de batailles livrées, grâce à lui ! Vous cherchez telle cause historique au confit ou à son apaisement, vous fouillez archives et bibliothèques, vous vous imaginez, enfin, avoir mis la main sur les faits créateurs de la querelle ou de la réconciliation ; et vous bâtissez là-dessus tout un système, qu’on enseignera dans les écoles de l’avenir. Mais vous vous trompez ! Vous n’y entendez rien ! C’est Si, et lui seul qui a tout fait ! N’est-ce pas lui, qui représente l’honneur des nations, et l’intérêt même de chacune d’elles : car, au fond de tout, il y a l’intérêt !

Passons-nous aux rapports de société ? Il est impossible d’être aimable ou dévoué, en se passant du concours de Si. Le mariage ne se fait jamais sans que… Si ne soit prononcé. La naissance ne se soustrait pas à son influence, et la mort même, toute dernière souveraine, lui est soumise, elle aussi.

En fait d’amour, me faudra-t-il encore dépeindre le rôle de Si ? Nulle part il ne se montre plus envahissant, plus exclusivement dominateur, plus jaloux de faire sentir sa force : il se glisse au cœur de celui qui espère, et de ceux qui ont tout à redouter : il crée les rêves dorés du bonheur et les plus noires imaginations du soupçon. Il unit, sépare, rapproche, bouleverse à volonté, mille fois plus puissant que le petit archer de l’antique mythologie.

Il est aussi le grand constructeur des châteaux en Espagne. Il nous aide à supporter la vie, par l’espérance de chaque jour, et à la finir moins tristement par l’espoir de l’éternité. A ce titre nous n’avons que des remerciements à lui adresser, à ce consolateur qui encourage et soutient le faible, sur le point de défaillir.

Vous imaginez peut-être qu’il a daigné épargner nos sentiments les plus impersonnels, les jouissances esthétiques de l’art le plus détaché de la terre ? Erreur ! L’habile trompeur a su se glisser, jusque dans les notes de l’octave, dont on ne le chassera jamais, et qu’il ferme victorieusement, placé au faîte le plus haut.

Dans notre langue, ce mot Si est représenté par plusieurs figures, composées toujours de deux lettres.

La première de ces figures montre le signe parole, suivi de l’idéogramme désaccord. Manière originale de nous dire que Si entre dans la phrase, uniquement pour en changer le sens et le rendre douteux.