La deuxième figure est formée des mots homme et morceau. Est-il possible d’exprimer plus clairement qu’avec Si on ne possède jamais l’homme tout entier ? Du reste, l’ensemble employé seul, veut dire : faux, trompeur.
Une troisième figure commence également par homme, et se termine par favori. Certainement, l’inventeur de notre écriture a voulu, dans sa profonde connaissance du cœur humain, nous faire entendre que la promesse conditionnelle, qui laisse la liberté de se dégager à un moment donné, est et demeure bien chère à l’homme !
Enfin, une dernière figure nous montre Si sous la forme d’une femme, accompagnée du signe bouche.
Quelle éloquence dans cette représentation, et quelle vérité ! Si, n’est-ce pas tout cet être ondoyant et divers, perfide comme l’onde et charmant comme l’aurore, qui personnifie toutes les finesses unies à tous les charmes ? N’est-ce pas la femme tout entière ? Et cette créature exquise, toute parfaite que nous la désirions, ne perdrait-elle pas une grande partie de son empire sur le sexe prétendu fort, en abandonnant tout ce qu’il y a d’attraits et d’émotions dans l’usage raffiné qu’elle sait faire du… Si ?
Sans doute, le créateur de nos caractères, en multipliant les idéogrammes chargés de représenter ce vocable, avait parfaitement conscience de l’impossibilité d’en rendre, par un seul signe, les sens multiples et les emplois variés. Aussi en inventa-t-il quatre, et ce n’est pas trop. Est-ce même assez, et tout a-t-il été figuré ainsi ? Je ne le pense pas : notre langue a eu beau multiplier les images pour montrer tout ce que Si renferme de pensées, de finesse, de ruses, de doutes, de désirs et d’espérances : l’expression, ici, sera toujours au-dessous de la pensée ; elle ne parviendra jamais à rendre toutes les modalités, infiniment diverses, d’un mot qui échappe à la définition, qui est l’incertain posé en axiome, l’insaisissable fait verbe.
A ce point de vue, nos Si chinois ont même un grand désavantage, quand on les compare au Si français. Chacun des quatre est quelque peu spécialisé, appliqué à une espèce particulière du doute, plus défini, par conséquence.
Le Si français, au contraire, jouit d’une puissance illimitée, comme le sens même de cette particule : la langue lui appartient en entier ; son empire absolu, qu’aucune fiction ne restreint, est bien fait pour épouvanter l’écrivain et lui inspirer le désir de se passer d’un ami dangereux, du plus envahissant des collaborateurs. Aussi, quelque secourable qu’il puisse être, d’ailleurs ; quelque grands que soient les services qu’on peut attendre de sa fréquentation, je me suis senti pris de frayeur, au moment de me trouver à côté de cet absorbant auxiliaire. J’ai donc résolu, pour aujourd’hui du moins, de renoncer à toute relation avec ce personnage très prépondérant. J’ai voulu, même en ne parlant que de Si, éviter soigneusement de faire appel à son intervention, pour échapper aux hésitations, aux doutes, aux craintes, que son entrée en scène implique toujours ; pour me soustraire aussi, au retour perpétuel de ce son aigu, toujours le même, et qui eût fini par changer ce si en scie.
Quoi qu’il en soit, cette simple comparaison entre les rôles différents joués par un seul et même mot en français et en chinois, suffira peut-être pour faire comprendre au public européen quelles difficultés s’opposent à une modification artificielle de notre langue et de notre écriture. Avoir tant à dire, pour un seul mot ! Que serait-ce donc, lorsqu’il faudrait en étudier quarante mille ?
J’ai fait tout ce que j’ai pu, pour rendre tangibles les obstacles qui se dresseraient devant une tentative de transformation. Mon but a-t-il été atteint ? Ai-je donné à entendre au lecteur ce que je ressentais moi-même ? A-t-il saisi tout ce que renferme de grandes choses ce petit mot ? Et comprend-il comme moi que les nuances sont intraduisibles ?
Peut-être ai-je bien fait. Peut-être aurais-je pu mieux faire… Si…