Mais, admirez ici la force de l’habitude, malgré toutes les transformations que l’Europe a subies depuis, le duel survit encore. Alors même que les philosophes de ce continent ont quelque peu expulsé Dieu de partout, le jugement de Dieu subsiste, préjugé indéracinable. Les athées eux-mêmes y sont soumis aussi bien que les croyants et, obligés par les mœurs, vont sur le terrain, invoquer la décision d’un Dieu dont ils nient l’existence.

Mes compatriotes ne voudront peut-être pas croire ce que je viens de raconter. C’est pourtant l’exacte vérité. J’ai assez dit de bien, d’ailleurs, de tout ce que j’ai vu de beau et de bon en Europe, pour que l’on ajoute foi à ma parole, quand je dépeins quelques vices des nations de ce pays ; vices incompréhensibles, mais malheureusement trop réels.

Je parlais, tout à l’heure, de journalistes qui se sont battus. Cela se voit presque tous les jours. Je me hâte de dire que tous les duels, heureusement, n’ont pas l’issue fatale de la rencontre à laquelle je faisais allusion, et voici pourquoi.

On se bat à l’épée ou au pistolet. Lorsque l’on doit se servir du pistolet et que la querelle n’a pas de motifs graves, les témoins s’arrangent de façon à placer les combattants à distance telle que la balle ait des chances de s’égarer. En quoi je les approuve complètement.

Le duel à l’épée est souvent aussi inoffensif. La plupart des jeunes gens ont appris, dès l’adolescence à manier cette arme et y ont acquis une certaine habileté. Lorsque le combat a lieu entre hommes exercés à ce sport d’un genre particulier, il est rare que l’affaire tourne mal. Les adversaires parent avec la même habileté, attaquent avec les mêmes ménagements et le combat finit par une légère piqûre, suffisante pour faire déclarer l’honneur satisfait.

Les mœurs admettent le duel : les lois le punissent. Mais les juges, en général, ferment les yeux, pour ne sévir que lorsqu’il y a mort d’homme, ce que je trouve très illogique. D’abord, comme je l’ai démontré plus haut, on ne se tue guère qu’entre gens qui ne savent pas se battre et doivent, par conséquent, être considérés comme moins responsables. Puis, comment la loi, si tolérante, en général, peut-elle se montrer sévère lorsqu’un malheur arrive ? Est-ce que, dans ces rencontres, où chacun lutte pour sa vie, frappe pour ne pas être frappé, il est toujours possible de calculer exactement la portée des coups ? Est-ce que celui qui a tué a plus voulu tuer que tel autre, qui n’a fait que blesser légèrement ? Est-ce que le vaincu, enfin, n’est pas aussi responsable de sa mort que le vainqueur ?

Dans notre belle Chine, heureusement, nous n’avons pas à nous poser toutes ces questions. Chez nous, en effet, il n’existe aucun genre de duel, pas même celui pratiqué au Japon, et qui consiste à s’ouvrir le ventre dans la maison de l’homme qui vous insulte, pour l’obliger à se tuer à son tour. On nous accuse parfois, en Europe, de pratiquer ce duel, à mort obligatoire ; mais c’est là une erreur absolue, pour ce qui concerne la Chine.

Les questions d’honneur, dans mon pays, se règlent autrement.

Lorsqu’il s’agit d’injures graves, c’est toujours la justice qui est chargée de décider. Et son action sévère a réduit au minimum les cas de ce genre.

Pour les injures légères, nous avons trouvé la ressource de l’arrangement à l’amiable, sans coups ni blessures. Les amis des deux parties interviennent, pour arranger le différend. Tout s’explique et les adversaires se réconcilient. Celui qui a eu les plus grands torts, fait partir une quantité de pétards devant la maison de l’offensé : ces détonations, aussi bruyantes, mais moins malsaines que celles des pistolets, ont pour but d’apprendre au public que réparation a lieu. Puis, l’offenseur offre à dîner aux témoins et à la partie adverse et les invite à assister à une représentation théâtrale, dans un temple du voisinage. Après quoi, tout est oublié.