Voilà ce qui se passe quand l’insulteur et l’insulté sont de même rang. Lorsque c’est un inférieur qui a insulté un supérieur, il lui présente ses excuses devant les témoins, après avoir tiré de nombreux pétards devant sa porte. Si c’est le supérieur qui offense un homme de rang inférieur, il lui fait ses excuses, l’invite à dîner avec les témoins et les pétards racontent comme dans les autres cas, au public, que toutes choses sont remises en état.
Il faut remarquer ici que, dans les diverses circonstances que je viens d’énumérer, l’insulteur finit toujours par présenter ses excuses à l’offensé : il y est moralement obligé. En Europe, au contraire, c’est une lâcheté, que de présenter de légitimes excuses à celui qu’on a injustement outragé. Comprend-on une pareille aberration ? Est-ce qu’on ne doit pas être heureux de réparer l’injustice dont on a conscience, heureux d’avouer ses torts ?
Le mari se bat en duel avec celui qu’il soupçonne d’être trop aimé de sa femme. Le pauvre époux a quelquefois raison, ce qui ne l’empêche pas de recevoir un bon coup d’épée par-dessus le marché. Notre système social rend la surveillance de la vie féminine trop facile, pour que ces sortes de querelles puissent exister chez nous. Mais s’il arrive qu’une femme mariée manque réellement à ses devoirs, le mari outragé a le droit de se venger sur les deux coupables, pris sur le fait. Je dis tous les deux ; car, s’il ne tuait que l’amant seul, il serait puni pour meurtre, commis avec circonstances atténuantes.
En Occident, le mari est libre de tuer un seul des coupables. D’autre part, si une jeune femme, trompée par son amant, cherche à se venger de lui, il ne lui servira à rien de le manquer : on commencera par lui faire passer un temps indéterminé en prison, dans une promiscuité horrible ; et, même acquittée, elle en sortira à jamais flétrie.
Je ne veux pas faire passer devant vos yeux tous les cas de duels possibles. J’ai voulu simplement vous faire connaître ce trait du caractère européen. Je suis convaincu que vous serez affligé, comme je l’ai été moi-même, en apprenant que de pareilles habitudes sont possibles ; vous direz avec moi, j’en suis certain, que tout n’est pas encore parfait en Europe ; que la civilisation comprend autre chose encore que des machines merveilleuses et que l’Européen n’a pas le droit de nous traiter de barbares, comme il le fait souvent, alors que nous nous distinguons par la douceur de nos mœurs et par notre morale, si véritablement humaine.
LA VILLÉGIATURE
Le dictionnaire chinois ne connaît pas de terme correspondant exactement à ce mot : villégiature.
C’est que les mots représentent les choses ; or, la chose en question est inconnue en Chine : le mot n’y peut donc exister.
Nous aimons les parties de campagne. Lorsque nous voulons passer quelque temps hors du foyer, nous faisons des excursions dans les contrées qui renferment des lieux historiques célèbres, ou des sites particulièrement renommés. Mais nous n’avons rien de comparable aux villes d’eaux européennes, ni à ses campagnes, chères aux heureux du monde, durant la belle saison.
C’est une chose très curieuse et digne d’observation, que cette poussée printanière qui porte, par exemple, les Parisiens à sortir de chez eux, à quitter la maison où ils ont leurs aises et leurs habitudes, pour aller vivre pendant des mois dans des petites villes, consacrées par la mode du jour, aux environs de la capitale, sur les plages de l’Océan ou de la Méditerranée, dans les Alpes ou les Pyrénées.