Sur tous ces monuments d’Égypte, l’on voit des caractères qui ressemblent à l’écriture chinoise, en ce qu’ils peignent des idées, au lieu de reproduire des sons. Mais la ressemblance est bien plus grande encore dans l’écriture des Assyriens et des Babyloniens, plus anciens encore que les Égyptiens. Nous trouvons dans des salles voisines, des échantillons nombreux de cette écriture : les objets nommés y ont perdu leur forme primitive et ne sont plus représentés que par des traits droits. Ici encore, c’est une profusion de rois, de dieux et d’animaux fantastiques : des taureaux à tête humaine gardent l’entrée de la salle.
Les Phéniciens ont aussi leur musée : c’étaient des gens pratiques. Trouvant trop difficile la représentation des idées, ils se prirent à écrire des sons et créèrent l’alphabet, dont tant de nations se servent aujourd’hui : ce n’est pas mal imaginé pour un peuple de marchands.
Les Grecs, qui ont beaucoup pris à l’Égypte, sont représentés par des statues merveilleuses. Ils figurent dans l’ancien monde européen, la perfection artistique. Les Romains, qui leur succèdent, les imitent, sans les égaler : ils pensaient trop à piller la terre pour être de véritables artistes. J’ai vu, dans une autre partie du musée, quelques modèles de machines de guerre, dont ces Romains se servirent pour prendre les villes de la France, qu’on appelait alors la Gaule. Ils étaient commandés par un chef nommé César, qui tua deux millions de Gaulois et fit couper les deux poings à un demi-million de ces braves gens, coupables d’avoir défendu contre lui leur patrie. En ma qualité de Chinois, je suis bien obligé de constater que, malgré sa cruauté, ce César est partout appelé grand homme ; et Tamerlan, qui a fait couper à peine trois ou quatre cent mille têtes, est traité de barbare féroce. On n’a jamais pu m’expliquer cette différence d’épithètes.
Nous passons ensuite dans les salles du moyen âge et de la renaissance. La comparaison des dates nous montre l’art, éclipsé pendant de nombreux siècles. L’Europe était redevenue barbare, alors que notre Extrême-Orient poursuivait, à travers les siècles, sa carrière paisible. On voit ses artistes bégayer d’abord, comme l’enfant qui apprend à parler, puis se perfectionner peu à peu, arriver enfin à une éclosion magnifique, et créer des merveilles comparables à ce que l’antiquité avait produit de plus beau. Le musée de la sculpture moderne nous prouve que l’art n’a plus dégénéré depuis.
Ici, il faut nous désintéresser un peu de la sculpture, et envisager l’art européen sous une forme plus générale. L’antiquité, en effet, ne nous a guère laissé autre chose que des monuments taillés dans la pierre. La peinture, telle qu’on la pratiquait dans ces âges reculés, ne pouvait durer et a presque totalement disparu, usée rapidement par l’effort des siècles.
Dans les temps modernes, au contraire, c’est la peinture qui tient la plus large place et le Louvre nous permet d’assister à la naissance de cette nouvelle forme artistique, et d’en suivre, jusqu’à nos jours, le développement ininterrompu.
La peinture, en Europe, hésita longtemps entre différents procédés, pour s’arrêter définitivement au plus durable, à celui qui, en même temps, se prête mieux que tout autre aux fantaisies les plus variées du pinceau.
Depuis l’invention de la peinture à l’huile, un grand changement se manifeste dans le monde. L’art, mis en possession d’un interprète docile et vigoureux, songea dès lors à travailler pour les siècles à venir et la toile se mit à faire au marbre une concurrence terrible.
Nous allons trouver, ici, ce que la peinture a inventé de plus beau. Tous les âges, tous les pays, toutes les écoles sont représentées par leurs chefs-d’œuvre. Plus de deux mille tableaux m’ont enchanté. L’Italie, l’Espagne, les Flandres, la Hollande, l’Allemagne, la France, rivalisent par la perfection du fini et la magie des conceptions.
Comme si ce musée voulait me démontrer que l’Europe peut réunir, dans toutes les branches de l’art, les créations les plus parfaites de la terre, de nombreuses vitrines étalent encore devant mes yeux des merveilles de joaillerie, des émaux exquis, des bijoux inimitables. Je refais un deuxième voyage autour de la terre, en parcourant les salles qui hébergent tous ces chefs-d’œuvre et, tout ébloui, je finis par m’enfuir au deuxième étage.