— Parfaitement : le roman, autrefois, se traînait dans les diligences. Aujourd’hui, il galope en express. Le drame est toujours le même : il se joue sur un autre théâtre.
— Vous l’avez dit. Mais un autre changement encore s’est produit. Nous vivons plus vite, aujourd’hui, qu’autrefois…
— Plus vite ! Est-ce que vos journées n’ont plus vingt-quatre heures ?
— Ne riez pas. Nous en avons vingt-quatre, alors qu’il nous en faudrait quarante-huit et davantage. Les occupations de toute sorte sont devenues plus nombreuses, et les plaisirs plus variés. On ne sait vraiment plus où prendre le temps nécessaire pour travailler, les heures indispensables pour s’amuser ou se livrer au repos. On vit le matin, le soir, le jour, la nuit. On brûle la vie et on est arrivé au bout, sans savoir comment on a vécu, telle est la vitesse du tourbillon qui vous emporte, et vous refuse les moments d’arrêt pendant lesquels vous pourriez réfléchir.
— Autrement dit, vous vivez dans une espèce de fièvre qui ne vous permet pas de vous regarder vivre.
— C’est bien cela. Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Tenez, regardez ce cabinet de lecture, uniquement fait pour nous mettre au courant des nouveautés, que ne nous offrent pas les grandes bibliothèques publiques, entretenues par les soins du gouvernement. Faites le compte de ce qui vient s’engouffrer ici. Énumérez les productions littéraires qui s’y entassent.
Vous avez, d’abord, sept à huit cents journaux par jour ; sans compter une centaine de revues spéciales ou générales qui paraissent par semaine, par quinzaine ou par mois. C’est déjà joli, direz-vous ? Mais attendez : voici du meilleur. Savez-vous ce qu’il se publie de livres, par an, en France seulement ?
— Dites !
— Une quinzaine de mille, à peu près. De sorte que, si vous vouliez être au courant de tout ce qui s’imprime, il vous faudrait lire quelque chose comme quarante et un volumes et une fraction, par jour. Qu’en pensez-vous ?
— Je pense qu’à force d’imprimer, vous finirez par ne plus pouvoir lire du tout. Quinze mille volumes ! Comment faire un choix, dans cette énorme bibliothèque annuelle ? Comment pouvez-vous rejeter ce qui est mauvais, et conserver ce qui est bon, puisque le jugement même devient impossible ?