— C’est ici que les journaux et les revues interviennent, pour le salut de nos pauvres cerveaux embarrassés.

Les critiques spécialement chargés de rendre compte de ce qui vient de paraître, font pour nous une espèce de triage, dans cet énorme stock de nouveautés littéraires et scientifiques. Ils sacrifient impitoyablement tout ce qui est mauvais, médiocre ou passable, et n’appellent sérieusement notre attention que sur les œuvres dignes d’intérêt. Ils éliminent, éliminent, éliminent, tout à l’envers de cet écrivain dont parle Voltaire, qui compilait, compilait, compilait…

— Et ils ne vous laissent à lire que le meilleur : la fleur des lettres et la crème de la pensée ?

— Je n’irai pas jusqu’à me prononcer d’une manière aussi absolue. La masse des livres qu’on nous recommande, ne se compose pas exclusivement de chefs-d’œuvre. Mais, enfin, c’est le dessus du panier, et, désormais, il nous est facile de trier nous-mêmes dans ce que nous a laissé le premier triage.

— Mais le nombre des auteurs finira par augmenter dans de telles proportions, que ce procédé même ne suffira plus.

— Je ne crois pas que ce danger soit à craindre. Et voici sur quoi je fonde ma manière de voir : il y a peu de temps encore, n’écrivait pas qui voulait. Toutes sortes d’obstacles — les uns dressés par la loi, les autres édifiés par les mœurs — empêchaient la libre expression de la pensée.

Le XIXe siècle a fini par briser toutes ces barrières légales et conventionnelles. En même temps, l’instruction faisait de grands progrès ; de sorte que, maintenant, tout le monde écrit à peu près bien.

Le résultat, vous le voyez. Nous avons été pris d’une sorte de rage d’écrire, de dire ce que nous avions dans le cœur, de faire connaître au public, même ce que l’on appelait autrefois les pensées de derrière la tête.

Cette fièvre de production est arrivée, maintenant, à son plus haut période, et nous submerge positivement dans une véritable mer littéraire. Mais vous savez qu’après le flux vient le reflux. Peu à peu, ces flots de paroles et d’écrits cesseront de monter et monter sans cesse. Quelques grands courants, dégagés de la tourmente, feront la synthèse des œuvres de ces dernières générations. Alors notre production fiévreuse et hâtive cessera et une littérature nouvelle plus sûre de son but et de ses moyens, de ses opinions et de ses tendances, concentrera ce qu’il y aura eu de meilleur et de plus élevé, dans ce siècle de puissante germination intellectuelle.

— Je comprends, et je ne regretterai pas l’heure passée à examiner cette salle, en me rappelant la leçon de philosophie littéraire que peut suggérer l’aspect d’un simple cabinet de lecture.