Quelques jours après ma visite aux Musées du Louvre et de Cluny, l’ami qui s’était fait mon guide à Paris, me mena voir un certain nombre de cafés et de brasseries, dont les propriétaires se sont proposé pour but d’imiter les établissements de genre analogue, tels qu’ils existaient il y a plusieurs siècles.
Je ne sais si les habitants de Paris ont éprouvé la même sensation que moi, eux qui sont un peu blasés sur ces choses, pour moi inattendues. Mais je n’ai pu m’empêcher d’exprimer ma surprise et mon admiration, en voyant reproduire, avec une fidélité aussi parfaite, architecture, décoration, écriture, meubles, vaisselle, costumes des âges disparus.
Tout ce que, dans ma toute récente visite aux musées, j’avais vu à l’état de souvenir, réapparaissait ici, en pleine vie, faisant renaître devant moi une époque depuis longtemps évanouie. Les objets mêmes qui, dans les vitrines, ne me disaient pas grand’chose, parlent, dans ces cafés si originalement établis, avec une éloquence irrésistible.
C’est que la dispersion savante de la collection d’antiquités est remplacée ici par l’ordre vivant. Chaque chose est à la place qu’elle occupait autrefois, dans ce qu’on appelle ici « le bon vieux temps ». Et la journée que j’ai passée à parcourir les établissements de ce genre, je ne la regretterai pas.
Elle me vaut une leçon d’histoire, racontée par les choses. J’ai vécu, un moment, de l’existence des hommes qui naissaient, s’agitaient et mouraient dans ces milieux antiques. Et je me suis mieux rendu compte de tout ce que le café d’aujourd’hui fournit d’enseignements sur la société contemporaine, après avoir compris ce qu’avaient été, pour les générations éteintes, la brasserie et le café d’autrefois.
LA FAMILLE
Plus j’étudie l’Occident, plus je suis frappé de la différence qui sépare nos coutumes des institutions européennes. Je cherche en vain à m’expliquer comment les hommes, au fond toujours et partout les mêmes, ont pu arriver à établir, dans les moindres actes de la vie, une variété de formes aussi prodigieuse.
Nulle part, peut-être, cette diversité des conceptions n’est aussi frappante que dans le rôle assigné, en Europe et en Chine, à la famille.
Dans notre vieux monde patriarcal, le gouvernement s’est modelé sur la famille, et la famille, elle-même, constitue un petit gouvernement autonome, soumis, sans doute, aux lois générales du pays, mais jouissant d’une liberté d’action, d’une puissance d’organisation intérieure, qui fait totalement défaut à l’Europe.
La famille chinoise n’est pas, simplement, une collection d’individus unis par les liens du sang. Véritable État dans l’État, elle procède avec la plus complète indépendance, à toutes sortes d’actes qui, ailleurs, sont réglés par la loi.