Ainsi, elle juge en dernier ressort, de façon expéditive et économique, les différends qui peuvent s’élever entre ses membres. Elle remplit même, en assemblée générale, le rôle de tribunal correctionnel, et punit les délits dont se sont rendus coupables ceux qui en font partie. Enfin, elle remplace l’officier de l’état-civil, et enregistre, sans le concours des autorités, naissances, mariages et décès.

Pour le mariage surtout, elle est toute-puissante. Les parents, chez nous, ne consentent pas à l’union des jeunes gens. Ils font l’union. Ils choisissent la femme pour leur fils, le mari pour leur fille. De temps immémorial, les choses se sont passées de cette manière et nous n’avons pas à nous en repentir : le procédé est bon, puisque les résultats en sont excellents.

Il est difficile, en effet, de trouver dans notre pays de mauvais ménages. Sans doute, il existe quelques époux pour lesquels la vie commune est insupportable : grâce à la ressource rarement employée, mais toujours possible, du divorce, ces déshérités du bonheur conjugal tranchent le lien devenu chaîne, sans avoir besoin de recourir au couteau ; encore bien moins au vitriol qui, pendant quelques années, joua un rôle terriblement actif dans les relations matrimoniales d’Europe.

Cette bonne harmonie provient de plusieurs causes.

D’abord, les Chinois se marient très jeunes, presque toujours avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans. Et je crois que l’affection développée de si bonne heure, est plus durable. Les jeunes gens ne connaissent pas encore la vie et en font, ensemble, l’apprentissage. C’est là la véritable communauté qui laisse, pour toute l’existence, des traces ineffaçables.

Les enfants sont nombreux : en moyenne, huit par ménage. Si l’enfant est un trait d’union, comme on l’a dit très justement, le ménage doit être d’autant plus uni, que le nombre des bébés sera plus grand. D’ailleurs, la femme est trop occupée par tout ce petit monde, qu’elle élève dans le gynécée, pour avoir le temps de se quereller avec son mari. Unions fertiles, unions heureuses.

Enfin, le choix fait par les parents des futurs est encore une garantie de bonheur pour les époux. Ceci paraît très paradoxal au premier abord. On est tenté de se dire que personne ne saurait être, en pareil cas, meilleur juge que les intéressés.

Erreur considérable. Les jeunes gens sont trop enclins à se laisser guider, entraîner, par la passion du moment, sans calculer les conséquences qui pourront en résulter pour l’avenir. Les parents, qui ont l’expérience de la vie, connaissent leurs enfants mieux que ces derniers ne sauraient se connaître eux-mêmes.

Ils ont le plus grand intérêt à ce que leurs descendants soient heureux : et la raison pure, qui dicte leur choix, est presque toujours bien inspirée.

Mariés dans ces conditions, nos compatriotes ne débutent pas par ces passions brûlantes dont parlent les romans, feux de paille vite éteints. Leur union commence par l’estime, passe par l’amitié et arrive enfin à l’amour durable, amour qui, pour être sérieux et réfléchi, n’en est pas moins plein de charmes.