J’avais déjà admiré, en Angleterre, les cheveux blancs, communs aux juges et aux gens de loi de tout âge. Je croyais, d’abord, dans ma naïveté, que les soucis d’une existence consacrée à l’examen consciencieux des cas les plus délicats avaient blanchi de si bonne heure la chevelure de tous ces hommes.
Quelle ne fut pas ma surprise, en apprenant qu’il n’y avait là que de faux cheveux, des perruques blanches !
En France, point de perruques. Mais les gens de loi portent un costume bizarre, qu’ils s’empressent d’enlever d’ailleurs, dès qu’ils quittent les salles de justice. Combien je trouve plus simple et plus naturelle la mode chinoise : l’uniforme, que le juge doit porter comme tout autre fonctionnaire de l’État !
Lorsque je pénétrai dans la salle, un monsieur, qu’à son costume, je pris d’abord pour un avocat, mais que j’appris plus tard être un avoué, se leva et demanda que l’affaire fût remise à un mois. Le président (c’est le juge en chef), répondit que la cause traînait depuis trop longtemps et qu’il refusait d’accorder le délai. « Alors je fais défaut », s’écria l’avoué. Et il s’en alla, tout tranquillement, avec son client.
J’étais stupéfié de tant d’audace. Je me disais que le juge allait faire saisir immédiatement et bâtonner d’importance cet insolent, qui se permettait de quitter le tribunal, au moment où l’on devait le juger.
Il n’en fut rien. Le président se contenta de condamner ceux qui partaient, à perdre leur procès. Je m’en réjouissais déjà, car, réellement, il n’est pas permis de se moquer ainsi de la justice de son pays. Mais mon compagnon n’ajouta pas peu à mon étonnement, en m’apprenant que cette condamnation ne signifiait rien et que tout était à recommencer : qu’il y avait là une finesse de procédure qui permettait au défaillant de gagner du temps ; et que cela se faisait à chaque instant, d’une manière tout à fait habituelle.
Comprenez-vous cela ? Voilà un procès qui dure, déjà depuis des années et qui, maintenant, va traîner de nouveau ? Est-ce raisonnable ? Notre façon expéditive de juger, en Chine, n’est-elle pas infiniment préférable aux longueurs de la justice européenne, avec les frais ruineux qu’elle entraîne. Car il faut payer, ici, l’avoué, qui cherche dans les lois le moyen d’être habile pour vous ; l’huissier, qui envoie, en votre nom, de petits papiers indéchiffrables ; l’avocat, qui parle à votre place ; le notaire, qui enregistre définitivement les contrats et les garde en dépôt. Quelle complication ! Que de rouages, dont nous nous passons !
Un exemple suffira pour montrer comment la justice chinoise eût traité l’avoué, dont la conduite soulevait en moi une si légitime indignation.
Un jour, une veuve désirant se remarier malgré l’opposition de la famille de son mari, alla consulter un homme très versé dans la connaissance des lois. Il lui rédigea une pétition, qu’elle présenta au juge.
Ce dernier examina l’affaire et donna raison à la veuve.