Il est temps de donner à la littérature dramatique une impulsion véritablement littéraire, si l'on ne veut pas la voir tomber en peu de temps dans une déplorable décadence. Les vingt années qui viennent de s'écouler, à l'exception de quelques œuvres qui surnagent, n'ont produit que toutes choses indignes de fixer les regards de la postérité.

C'est d'une étude approfondie de nos anciens écrivains que sortira la révolution attendue, et cette étude, il y a longtemps que notre siècle a eu la gloire de la provoquer. Jamais l'enseignement historique et les travaux qu'il enfante n'ont été plus encouragés par le gouvernement, par le public; jamais les littérateurs de genres divers ne s'étaient engagés plus courageusement dans cette voie, n'avaient plus longtemps persévéré à la suivre; il n'est pas jusqu'aux philosophes, jusqu'aux poètes, qui n'aient déserté les champs de l'observation et de la pensée pour saisir la plume sobre de l'annaliste, et disputer au temps quelques monuments des siècles passés.

Une chose pénible à constater, c'est que le théâtre seul soit resté en dehors du mouvement et n'ait pas produit d'historiens: la pente sur laquelle sont emportés les auteurs dramatiques est-elle si rapide qu'elle ne leur permette pas de s'arrêter un instant pour regarder en arrière et s'inquiéter un peu de ce qu'ont fait leurs aïeux, de ce qu'ils ont pensé, de ce qu'ils ont écrit? Rien! Par la faute de cette indifférence coupable, des étrangers ont été contraints de prendre la plume, et leur manque de pratique, s'il n'a pas fait échouer leurs travaux, leur a, au moins, imprimé un cachet fâcheux de provisoire, et dès leur frontispice, on lit: édifice éphémère que désavouera l'avenir.

Pour écrire l'histoire complète du théâtre, il faudra les soins d'un dramaturge: tout autre écrivain marchera sans cesse à côté de la question, et, fût-il le meilleur des Aristarques, je lui conteste le droit de s'ériger en juge absolu de plusieurs siècles dramatiques, s'il n'a pas lui-même pratiqué les lois auxquelles il prétend les soumettre.

Des précédents d'une certaine valeur viennent à l'appui de ce que j'avance. On possède une ou deux histoires des petits théâtres de Paris; des vaudevillistes les ont signées, et la principale est écrite par Brazier, le plus fécond des auteurs qui aient travaillé pour eux.

L'histoire du théâtre français, par les Parfait, a pour défaut principal leur manque de pratique, et ils ne se seraient pas prononcés, comme ils l'ont fait en beaucoup de cas, s'ils avaient été autre chose que de simples compilateurs.

Mais, me direz-vous, si les auteurs dramatiques ont si peu de souci pour leur histoire, quelle récompense obtiendrait de son travail celui d'entre eux qui l'écrirait?

Aucune à l'instant, je dois le reconnaître; il en serait réduit à compter sur la gratitude fort aléatoire de la postérité.

C'est à ceux pour qui l'histoire partielle du théâtre a des charmes, de tâcher, en la faisant aimer, d'avancer le terme de cette gratitude.

Et d'abord, faisons connaître les œuvres anciennes et leurs auteurs, et montrons l'avantage qu'il y aurait à posséder un fil d'Ariane pour se guider dans ce dédale encore inexploré de l'art dramatique, tel qu'il était conçu sur tout le globe au moyen âge.