Le colonel de Lotbinière Harwood fit; alors le discours de circonstance. Sa voix forte, vibrante, sa belle prestance et l'énergie avec laquelle il exprima ses sentiments et ses pensées produisirent le meilleur effet sur la foule, M. Harwood commença comme suit,:
Qu'il plaise à Votre Excellence,
Messieurs,
Il est des circonstances dans la vie où le coeur semble, nager comme dans un océan de délices. Telle est pour moi, Messieurs, chers compatriotes et compagnons d'armes, la circonstance actuelle; tel est pour moi ce moment à jamais béni où le grand peuple canadien, sortant pour ainsi dire de son long assoupissement, se lève enfin noble et fier pour rendre aux cendres d'un mort illustre, que dis-je, au sauveur de son pays, les honneurs qui lui étaient dus depuis trop longtemps, et dont le souvenir, par une pénible indifférence, avait été presque rejeté au fond du lugubre et triste gouffre de l'oubli, de ce rapide oubli que le poète nomme "le second linceul des morts." Hélas! depuis longtemps le héros de Châteauguay dort au fond de sa tombe... pas une pierre... pas un mausolée... pas la moindre trace de l'endroit où la froide poussière de cet homme illustre attend le grand jour de la résurrection... (On comprend que je ne veux parler ici que du monument public, du monument élevé par la nation; je ne parle pas du modeste mausolée que la, piété filiale érigea, il y a quelques années, dans le champ du long repos, le paisible et modeste cimetière de Chambly.)
Que du fois les étrangers au pays, cherchant partout de l'oeil quelque souvenir du héros de Châteauguay et ne voyant rien, absolument rien qui leur révélât d'une manière tangible le passé glorieux de cet homme illustre, s'écriaient dans leur indignation: "Canadiens ingrats..... que faites-vous? C'est à vous qu'on peut dire: il est donc bien vrai que l'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche le coeur." Peuple canadien, vous avez une tache au front! Vous ne serez jamais un grand peuple que vous n'ayez effacé cette tache..... Permettrez-vous plus longtemps à l'univers étonné de répéter à votre adresse:
On ne voit que regrets en ce monde,
L'injure se grave en métal
Et le bienfait s'écrit sur l'onde.
Mais non, non... mille fois non. Ceci se ne dira pas de mes compatriotes. Voici le jour venu où le peuple canadien peut reprendre son rang parmi les peuples de la terre... car il a payé la première, la plus sacrée des dettes... sa dette d'honneur...... sa dette de reconnaissance...... Cette mémoire du coeur—il s'est souvenu du passé, les mânes de Salaberry sont apparus,—Justice leur est enfin rendue, et grâces au ciel, maintenant plus que jamais, je suis fier et heureux de me dire: Je suis Canadien.
Que le spectacle qui s'offre à mes yeux en ce moment est donc beau! De tous les coins du pays, de l'étranger même, des personnes de la plus haute distinction sont venues orner de leur présence cette splendide et brillante fête de famille: cette fête de la jeune nation canadienne, de cette nation que le ciel, dans sa sagesse infinie, a destinée indubitablement à jouer un si grand rôle dans l'avenir de la grande confédération canadienne. Ici, ce sont les sommités de la judicature, du pouvoir législatif et exécutif. Là, le représentant de notre Souveraine et le lieutenant-gouverneur de Québec, Plus loin, les défenseurs de la patrie, ces vaillants jeunes gens, au coeur chevaleresque qui n'attendent que l'occasion de prouver que l'ardeur martiale de leurs ancêtres n'est pas éteinte dans l'âme de leurs descendants.