Depuis que tu es amoureux, tu ne sais pas toujours ce que tu dis, mais ta voix a des sonorités si douces. Tu m'as gâté l'oreille, et tous ceux à qui je parle me paraissent enrhumés.

À propos, il paraît qu'un vaisseau français va venir prochainement à Québec. Dieu merci, je suis aussi royaliste que la plus auguste douairière du faubourg Saint-Germain; mais cela n'empêche pas d'aimer le drapeau tricolore «car c'est encore l'étendard de la France», et… je voudrais bien que les marins français vissent Angéline. Tenir la plus jolie fille du Canada cachée dans un village de Gaspé, c'est un crime. Bien éclipsée je serais, si elle se montrait; mais n'importe, l'honneur national avant tout.

Je t'embrasse,

Mina.

(Maurice Darville à sa soeur)

Je ne tiens pas du tout à ce qu'Angéline voie les marins français. Je compte sur toi pour leur faire chanter: Vive la Canadienne! Sois-en sûre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne songe guère aux Canadiens, exilés dans leur propre patrie, comme disait Crémazie.

Je ne veux pas que les marins français fassent la cour à Mlle de
Montbrun, et lui racontent des combats et des tempêtes. Mais les
ombres les plus illustres m'inquiètent assez peu. «De Lévis, de
Montcalm, on dira les exploits», tant qu'il lui plaira.

Ma chère, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du moins je suis loin d'être malheureux.

Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre écrite, je l'envoyai porter à M. de Montbrun, et j'allai au jardin attendre qu'il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que j'endurai…?

Enfin, une manière de duègne, qui m'a l'air de tenir le milieu entre gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son maître.