Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce que je vois. C'est comme si j'allais mourir.
Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent, je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l'herbe fraîche.
En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme.
Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.
Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de feu que vous aimez tant.
Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai pensé à bien des choses.
Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que… mais passons.
Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.
Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est, comme celle de l'homme, toujours courte par quelque endroit.
Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas jusqu'à Valriant.