Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son cœur, et alors, cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon malheur!
Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne sauriez croire. Mais il le fallait. Oui, il faut que vous le sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela, vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce que j'ai promis.
Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par lequel nos cœurs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous a réunis?
Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais par le besoin d'aimer, si grand dans mon cœur; mais il me fallait une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus aimante et la plus pure.
Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de religion mette un abîme entre nous? Ô mon amie, comment avez-vous pu dire cette cruelle parole?
Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais, tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer; tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer sur mon cœur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de Dieu.”
III
Il y a eu dix ans le 14 août dernier, dans cette même salle où j'écris aujourd'hui, Thérèse Raynol et Francis Douglas signaient leur contrat de mariage. Il me semble les voir encore, si jeunes, si charmants, si heureux!
J'avais pour M. Douglas la plus parfaite estime, et pourtant je voyais arriver le jour du mariage avec une tristesse profonde, car j'aimais Thérèse avec la plus grande tendresse, et la seule pensée de m'en séparer m'était bien amère. La lecture du contrat, ces dispositions en faveur de celui des époux qui survivrait à l'autre me firent une impression pénible, et pendant qu'on me félicitait sur ce brillant mariage, j'avais grand' peine à contenir mes larmes. Pourquoi faut-il que la mort se mêle à tout dans la vie? Mais ces tristes réflexions me furent personnelles. La conversation se maintint animée et joyeuse entre les personnes invitées pour la circonstance. On rit, on chanta, on fit de la musique dans cette maison où la mort allait entrer.
Un peu après le départ des invités, comme M. Douglas se levait pour se retirer: “Ne partez pas encore, lui dit Thérèse, je veux vous chanter le Salve Regina, c'est-à-dire, poursuivit-elle avec son charmant sourire, j'ai l'habitude de le chanter tous les soirs et aujourd'hui je veux que vous m'écoutiez. Ce chant à la Vierge était une de nos plus douces et plus chères habitudes. La voix de Thérèse était fort belle, et ce soir-là elle y mit une indicible expression de confiance et d'amour. Ah! comment la Vierge, mère à jamais bénie, eût-elle pu ne pas entendre cette ardente prière? M. Douglas, plus ému qu'il ne voulait le paraître, gardait un profond silence. Thérèse se rapprocha de lui et dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la sainte Vierge nous protège et nous garde? Il ne répondit pas, mais la regarda pendant quelques instants avec une expression indéfinissable, puis nous souhaita le bonsoir, et partit.