“Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême, il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon père!
“Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus qu'à mourir entre vos bras.
“Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les ombres déclinent et que le jour se lève.”
IV
Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit une dernière fois.
Voici sa lettre:
Madame,
Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome, à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de Dieu.
Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère (où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus rien.
Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs, comme on le dit communément, mais pour les grandes vertus et les grandes joies.