Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne grâce que cet aimable religieux.

En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers. Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les armoiries des Chartreux—un globe surmonté d'une croix et cette belle devise: Stat crux dum volvitur orbis; la croix demeure pendant que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.

Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien pénible.

Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse, j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler “comme un enfant parle à son père.” J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion, et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son crucifix, son portrait et ses cheveux.

Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après quelques instants de silence:

—Mon fils, gardez toujours au fond de votre cœur le souvenir de cet ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un sacrifice.

Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime de mon âme:

—Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être religieux?

J'étais bien troublé, mais je lui dis:

—Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur mon cœur au jour de mon baptême et de ma première communion. Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.