—Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat, il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.

Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai—oui, j'hésitai. Ô mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au fond de mon cœur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose de cette douleur terrible qui me brisait le cœur quand je la mis dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de douces et tendres paroles.

—Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes. Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent pour vous dans ce moment.

Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême, de ma première communion.

Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole quelque chose qui pénètre et enflamme le cœur. J'avais bien honte de moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon cœur le feu sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer, le révérend Père me dit agréablement:

—Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.

Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:

—Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.

Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.

Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec toute la force et la tendresse de mon cœur, mais si je pouvais la rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin, Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.