Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse, n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à sacrifier?

“Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un sacrifice de louanges.”

Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais, comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur et à la gloire de lui appartenir.

Sans doute, la vie religieuse est austère, mais la charité de Jésus-Christ nous presse, et l'enchantement de vivre sous le même toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du sanctuaire, après les vœux solennels qui l'unissent à Dieu pour toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de la figure de ce monde qui passe, il a jeté son cœur dans l'éternité, et vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de soleil.

Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. Le cœur en haut, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez notre Père.

Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.

Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde blessure de votre cœur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut attachée à la croix.

Adieu, une dernière fois.

Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!

Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M. Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille chérie vivait dans son cœur, que tous les jours, suivant sa parole, il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était singulièrement douce.