Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette politesse aussitôt que je pus sortir.
C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de la bonté, mens conscia recti. Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.
Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale orientale.
Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle balsamique couloit toujours dans ses veines.
Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda: elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus… dans ce monde… Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.
La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas admises; on me répliqua toujours: elle étoit la femme d'un autre.
Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne. S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.
Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution la plus sûre.
Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue aux torrens de la médisance! Non.
L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde, comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.