Vous me dites, pour me consoler, que mon livre sera assez lu pour me rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique. Cela n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: Vous gagnerez un sou par vos péchés; et c'est assez. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon avantage.

Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne soit pas ce petit monde de votre connoissance, dont vous appelez pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à caractère. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de Sangrados, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que la fermentation soit passée!

Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour, une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.

Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.

On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les prudes et les docteurs.

Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, et peu les trouvent plus mauvais.

Je suis, etc.

ÉLISA,
ou le Confucius femme.

J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.

J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes, que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur d'une visite ce soir même.