Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement plus pesans.
Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le cours suivi de plusieurs pages.
Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code Frédéric fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.
Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de ces deux classes, car je défie votre indifférence.
LETTRE DE STERNE
AU DOCTEUR ***,
Sur Tristram Shandy.
Mon cher monsieur,
Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, de mortuis nil nisi bonum: vous avez traité la matière avec un tel sérieux et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous répondre, pour tempérer leur vivacité.
De mortuis nil nisi bonum. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus foible et la plus futile proposition: Vous ne direz des morts que du bien. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.
Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous conformer à ce canon, de mortuis, dont le son résonne comme quelque chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même piédestal nos Sidenhams et nos Sangrados, nos Lucrèces et nos Messalines, nos Sommers et nos Bolinbrokes; et que tous les historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont coupables des crimes dont vous m'accusez, lâcheté et injustice.
Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison: c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le docteur Phutatorius, je ne l'ai qu'égratigné; à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des laquais. Si Phutatorius est un personnage sacré, duquel il ne soit pas permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il partageoient également les foiblesses de l'humanité.