Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et dissipés?—Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?—Et que, réduit à ce triste état, il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?—Je tremble toutes les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et d'esprit.—Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y remédier!

CHAPITRE III.
En voilà l'effet.

C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent soupirer.—Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres enfans.»—Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au monde.»

—Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa chaise ce que mon père vouloit dire.—Mais mon oncle, M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.

CHAPITRE IV.
Que de maris sont moins sûrs!

Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du reste.—Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions à prendre.—Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement du bruit dans le monde.—Elles me donneront occasion de parler de toutes sortes de personnes.—Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se trouvera sous ma plume.

Mon Livre sera au moins aussi couru que les Progrès du Pélerin. Quel chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses Essais, et qu'ils n'eurent pas?—Je ne serois pas, en vérité, fort content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de le trouver sur la table de quelque antichambre.—Je veux éviter ce désagrément.—L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, ab ovo, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.

Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il recommande de s'y prendre.—Il parloit de poëmes épiques, de tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.—Et d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce soit.

C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce chapitre.—Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui cherchent des choses abstraites.

—Fermez la porte.—Fort bien!—La précaution étoit nécessaire pour écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.—Bon jour, bonne œuvre.—Ce fut le dimanche… un peu tard… vers minuit, peut-être… oui, on touchoit presque au lundi… et ce dimanche étoit le premier du mois de mars 1718.—Mon père… je ne sais pas précisément la minute, et c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère… mon père m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois après.—Mais comment savez-vous cela?—Comment? oh! je le sais très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté de… pour y vivre et mourir plus paisiblement.—C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.—Je peux citer un exemple du scrupule attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.—Il y avoit à la maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.