Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au tombeau.—C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce qu'il y avoit à y faire.—Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres préjugés.—Je veux bien le croire.

—Que tout cela soit dit en passant.

—Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence, mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école de Westminster.—Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.—Le chapitre suivant éclaircira tous les doutes…

—Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de décembre, de janvier et de février?—Madame, il étoit malheureusement affligé d'une attaque de goutte sciatique.

CHAPITRE V.
Les Planètes.

Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.—Il faut cependant croire qu'elles ne sont pas oubliées.—A tout prendre, elles valent la peine qu'on s'intéresse à elles.—Au reste, je n'ai jamais trop bien su si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les eût pas vues.—Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.—L'heure?—Tout cela se saura. La seule chose que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc. etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.—Le mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.

Mais sous quelle étoile suis-je né?—Sur quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans quelque autre astre.—Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie pourtant de Vénus.—C'est un astre malin.—On dit qu'elle traite si mal ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans Mercure.—Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des autres.—Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et du pouvoir.—Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait, parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.—Eh! qu'y ai-je jamais gagné?—Depuis que je respire, jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.—Je ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de malheurs.

Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de m'accabler par des aventures tristes.—J'ai essuyé plus de traverses qu'un petit héros.

CHAPITRE VI.
Les volontés sont libres.

Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un trop grand nombre de mes aventures.—Ayez un peu de patience, et vous les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je suis parmi le genre humain.—Ma façon de penser alors vous en plaira peut-être davantage… au moins je le souhaite. La conformité des goûts fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié; et j'espère que nous en goûterons les douceurs.—O diem præclarum! Que ce jour sera heureux!—Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.—Mais, dans les premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher camarade, si je suis un peu réservé.—Ce n'est que petit à petit que l'oiseau fait son nid.—Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.—Si vous voyez que je m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.—Imaginez-vous, au contraire, que je suis intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent l'annoncer.—Mettez-vous à votre aise.—Riez avec moi, si bon vous semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.—Faites, en un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.