Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour en tirer un bien meilleur parti.

Epitaphe de Sterne, par Garrick.

Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre brute:

Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté ou Sterne.

MÉMOIRES
DE
STERNE.

Origine de Tristram Shandy.

Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la voici:

En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis d'écrire mes mémoires.

Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes, avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah! je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver.

La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit. Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la sublime profondeur à la fin de l'ouvrage.