Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire. C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa bourse.

Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage: mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi.

Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession. L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses ouvrages qu'elles annoncèrent.

On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de Moribode, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir.

Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier volume de son Tristram Shandy.

Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie, qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient des essences précieuses. Il en traduit lui-même deux ou trois passages, et dit du tout, que ce sont des peintures supérieures à celles de Rembrandt, et aux crayons de Calot.

C'est sur le mot conscience que Voltaire en fait cet éloge; il faut croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second Rabelais d'Angleterre.

Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et la gaieté en est l'ame.

Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la manière suivante:

En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne.