Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il alloit prêcher dans la paroisse de Stillington. Son canonicat lui donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention la plus scrupuleuse.

Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous, dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire noyer.»—L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire.

On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir dans les cercles dont il faisoit l'amusement.

Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son Tristram Shandy. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une seconde édition.

Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile.

Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec l'auteur de Tristram Shandy: mais il éprouva le sort de toutes les personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood.

Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit dans sa tragédie de Hamlet.

Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et touchante.

Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut.

Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais.