Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre atmosphère.—Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en empêche.—C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille, et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune modification ou combinaison de ses élémens.—Je me suis souvent étonné de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.—Ah! oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.—Les mâles seulement; car les femelles!… elles n'en avoient point du tout.—Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma grand'tante Dinach, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père, dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.
Il paroîtra sans doute fort extraordinaire… Je sais bien du moins que j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.—On pourroit croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est ordinaire.—Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les autres.—Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement, d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et pour d'autres circonstances.—Mais je ne décide rien sur ce point.—Je n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.—Je n'agis qu'avec cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au secours des profonds scrutateurs.—C'est pour eux que j'écris.—Aussi me liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que non.
Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.—Mais il m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.—
Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité, avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.—C'étoit une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.—J'aurois peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise… Mais peu importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.—Elle avoit même cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix; elle ne se montroit que dans les choses.—Elle s'étoit emparée de lui, et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame, inspire tant de respect au nôtre.—
Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples, lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?—
Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma mère.—Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus extraordinaire.—Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans l'aine… Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.—
Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes les circonstances.—Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de certains cas, d'une humeur très-difficile.—Ces deux causes l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de l'aventure de ma tante Dinach sans la plus vive émotion.—Un seul mot à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.—Mais quand mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un point qu'il n'y pouvoit résister.—Il tiroit mon père à l'écart pour lui reprocher l'indécence de son babil.—Il lui offroit tout ce qu'il pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.
Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que mon père pour mon oncle Tobie.—Il se seroit prêté à tout ce qu'il auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.
Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite brèche de ma tante Dinach étoit aussi essentielle pour lui, que la rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et les rétrogradations de ma tante Dinach appuyoient le système de mon père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!… Un système ne fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le nom de système Shandyen.—
Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire, si la vérité ne l'avoit exigé.—Amicus Plato, disoit mon père, sed magis amica veritas. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle Tobie: Dinach étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la vérité est ma sœur.