Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.

«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération, frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses cendres!—Comment pouvez-vous?—Comment est-il possible que vous ayez si peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et la réputation de notre famille?—et de quel poids, disoit mon père, est tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même d'une famille n'est rien.—L'existence d'une famille!… s'écrioit mon oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les mains, les yeux et une jambe.—Oui, l'existence d'une famille, disoit mon père, et je ne m'en dédis pas.—Combien de milliers d'enfans, chaque année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?—une idée, un système?… Quelle différence, frère, dans les objets de comparaison!—Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le fasse.—Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car in foro scientiæ, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»

Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques notes d'un air qui lui étoit familier.—C'étoit là le canal par où ses passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui paroissoient absurdes.—

Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.—Ils ne l'ont nommée nulle part.—J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.—Il faut éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi distingué de tout autre argument que celui ad verecundiam, ab absurdo, à fortiori. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si fort, qu'on ne pouvoit y répondre.—Je veux même qu'ils puissent ajouter que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est plutôt d'imposer silence que de convaincre.

J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre d'Argumentum fistulatorium, et non par aucun autre.—Je veux de même qu'il soit placé au rang d'Argumentum baculinum, et Argumentum ad crumenam, et qu'il en soit traité au même chapitre.

CHAPITRE XXIV.
L'éloge et l'utilité des digressions.

Le savant évêque Hall;—je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall, qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable dans un homme, est de se louer soi-même.—Je suis de l'avis de M. le docteur.

Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions, on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire avec lui-même?—C'est précisément ma situation.—

Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de pénétration.—C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une digression, que l'on ne s'y attend pas.—Mais qu'est-ce donc? Le voici. Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être. Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous les écrivains qui fait le plus d'écarts.—Mais j'ai soin, en même temps, que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.

J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.—J'avois déjà même commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante Dinach et son cocher viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au milieu du système planétaire.—Mais malgré cette escapade, vous avez cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie avançoit en même temps peu-à-peu.—Ce n'étoit point encore les grands contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,—mais c'étoit un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent qu'il ne l'étoit auparavant.