C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce particulière.—J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui paroissent inconciliables.—Il est en même temps digressif et progressif.

Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui, par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont nous jouissons.—Ils m'ont seulement suggéré cette idée.—C'est souvent à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit ses pensées les plus brillantes.—L'ouverture la plus frivole produit quelquefois les plus grandes découvertes.

Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la lecture.—Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.—Une langueur accablante, une monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des mains.—Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.

Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles causent ordinairement à un écrivain.—Son sort est digne de pitié.—J'en vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.—Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de digression.

Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide auteur.—Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections, compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.—Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes mouvemens pendant plus de quarante ans.

CHAPITRE XXV.
Comment peindre mon oncle Tobie?

En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.

Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.—Le nœud ombilical?—Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.—Je ne parle cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse être vu.

Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.—Nos esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.—Il est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.

Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères avec des instrumens à vent.—Virgile en parle dans ses aventures de Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.—Je n'ignore pas que les Italiens, par le fortè et le piano d'un instrument à vent dont ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de caractère qui se trouve parmi eux.—Je n'ose dire ici le nom de l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en servez jamais pour dessiner.