L'allusion est fine. L'admirable critique!
Je porte toujours mon étui de mathématique sur moi.—Je vous avois parlé d'un certain poëme épique… Oui vraiment. Eh bien?… oh! c'est ici le comble. Longueur, largeur, hauteur, profondeur, tout y blesse les dimensions. Je le sais bien. Je les ai mesurées d'après les règles tracées par le Bossu. Que la peste m'étouffe s'il y en a une d'observée!
En vérité, nous sommes dans un siècle où tout va de mal en pire. On ne se tire de Carybde que pour s'engloutir dans Scylla. Ce tableau, par exemple, qui attire tant de monde! C'est bien la croûte la plus triste!… On dit que le peintre est original, qu'il a une manière à lui. Ah! oui; cela est vrai. Il n'a pas la moindre idée de l'art pyramidal de grouper ses figures. On ne voit rien en lui, absolument rien, du coloris du Titien, de l'expression du Rubens, du gracieux de Raphaël, de la pureté du Dominicain, de la précision du Corrége, du génie du Poussin, des airs du Guide, du goût de Carrache, des grands contours de Michel Ange!… du moëlleux de…
Bonté du ciel! accordez-moi de la patience! Mes oreilles ont été choquées pendant ma vie de bien des jargons différens. Le jargon des mystiques, le jargon des faux dévots, le jargon des enthousiastes, le jargon des encyclopédistes, le jargon des théologiens, le jargon des métaphysiciens, et le jargon plus barbare encore des avocats, les a souvent tourmentées; mais de tous les jargons que l'on jargonne dans ce monde jargonnant, et qu'on y a jargonné depuis qu'on y jargonne; le jargon le plus insipide, le plus assommant, est à mon avis le jargon d'un jargonneur de critique, d'un de ces connoisseurs à toute épreuve, d'un de ces amateurs à tous venans, qui ne sait très-souvent ce qu'il dit.
Grand Apollon! si tu es dans ton humeur donnante! ah! donne-moi, je te prie, une dose de ton esprit divin, pénètre-moi d'un de tes rayons, et charge Mercure, s'il n'a rien à faire, de porter à Monsieur… (il n'importe qui) les règles et les compas, et fais-lui faire mes complimens.—
Ce n'est point à lui, ce n'est point à ses nombreux confrères que je veux faire la preuve que j'ai annoncée.—Il s'agit, comme vous savez, de prouver que toutes les imprécations, que tous les juremens que nous avons faits dans le monde, depuis deux siècles et demi, ne sont rien moins qu'originaux.—Que Dieu le damne, par exemple! Eh bien! ce jurement-là passe. Mais ouvrez Ernulphe et comparez… Ne l'y retrouvez-vous pas? Il n'y a qu'une différence; c'est qu'on est fort au-dessous du modèle. Nous ne pouvons atteindre à sa manière. Elle a quelque chose d'oriental qui lui donne plus d'emphase, plus d'énergie… avec cela, quelle invention! quelle variété! quelle abondance! Rien ne lui échappe; et il faudroit être bien souple pour se soustraire en la moindre chose à ses anathèmes.—Il est vrai qu'on pourroit peut-être lui reprocher plus de roideur, plus de dureté, et comme dans Michel Ange, un manque de grâce: mais en revanche, quelle excellence de goût! nous avons beau faire, nous ne sommes que de foibles copistes.
CHAPITRE XXVII.
Elle est renversée.
Tout cela étoit fort beau. Mais mon père, qui voyoit généralement toutes les choses de ce monde avec d'autres yeux que le reste du genre humain, ne vouloit pas convenir que ce précieux morceau fût un ouvrage original. Il savoit que Justinien, dans le déclin de l'empire, avoit chargé Tribonien de rassembler toutes les lois romaines dans un code, de peur qu'à travers la rouille des temps, et la fatalité de toutes choses, elles ne passassent à la postérité que par une tradition incertaine.—A la fin, tout se déguise, se falsifie, s'altère, se perd.—Cette crainte, selon lui, avoit agité quelque souverain pontife scrupuleux, qui, à l'imitation de Justinien, chargea Ernulphe de faire, sur les anathèmes, les mêmes recherches que l'infatigable Tribonien avoit faites sur les lois des Romains, et d'en faire, comme lui, des espèces de pandectes et d'institutes. Epars çà et là, et peut-être déjà défigurés et estropiés par la corruption du langage, cette collection étoit tout aussi nécessaire que celle qui cause aujourd'hui l'enrouement de tant d'avocats, et l'assoupissement involontaire de tant de juges.—
Fondé sur cette raison, mon père auroit juré lui-même cent fois, que depuis le jurement épouvantable que Guillaume-le-Conquérant faisoit, par la splendeur de Dieu, il n'y en avoit pas un, à descendre jusqu'au jurement le plus vil d'un boueur, qui ne se trouvât dans Ernulphe.—Ils y sont tous, disoit-il, littéralement; et s'ils n'y sont pas littéralement, ils y sont au moins par analogie, par relation, par conséquence… ce qui revient au même.
Cette idée de mon père culbute la mienne, et je n'ai rien à dire.